28 avril 2014

Georges Mathias et ses élèves

Sépulture de Georges
Amédée Saint Clair Mathias
Sur une sépulture sans d'autre intérêt que son dix-neuviémisme, quelques mots gravés sous un nom arrêtent mon regard : Compositeur de musique, Professeur au Conservatoire. Qui était donc ce Georges Mathias ? Pourquoi n'est-il pas connu ? Quelles œuvres a-t-il bien pu écrire ? Questions excitantes, vous en conviendrez, pour un lecteur de tombes !
Georges Mathias, jeune
lithographie de Colsmann
Wikipédia nous apprend qu'il avait été pendant cinq ans l'élève de Chopin : voilà qui redouble mon intérêt pour ce monsieur, peut-être le dernier à avoir pu transmettre une idée de ce que pouvait être le style du Maître. Selon Joël-Marie Fauquet, auteur du Dictionnaire de la musique en France au XIXe siècle, il savait même assez de piano  grâce à l'enseignement de Chopin pour être dispensé d'étudier cet instrument au Conservatoire ; il fut inscrit directement en classe de contrepoint avec Jacques-Fromentin Halévy, et en classe de composition avec Berton et Barbereau. Mais c'est bien une classe de piano que Georges-Amédée-Saint-Clair Mathias (c'est son nom complet) prend en charge lui-même au Conservatoire de Paris de 1862 à 1887, soit pendant vingt-cinq années, de l'âge de 36 ans à celui de 61 ans.

Georges Mathias âgé
En vingt-cinq ans, on a le temps d'en former, des élèves ! Et puisque c'est à l'élève qu'on juge le maître, examinons un peu la postérité de Georges Mathias : on constate qu'il a formé quelques pianistes brillants, comme Isidor Philipp, auteur  de « nombreux ouvrages didactiques de valeur », qui fit carrière aux États-Unis, Raoul Pugno, moins connu que Nadia Boulanger mais avec laquelle il a collaboré, José Tragó, ami d'Isaac Albéniz avec lequel il jouait à deux pianos, Alberto Williams, pianiste et compositeur argentin, Teresa Carreño, (tiens, une femme), pianiste et compositrice vénézuélienne qui avait joué devant Abraham Lincoln, Ernest Schelling, l'enfant prodige, pianiste et compositeur américain qui fut ensuite élève de Paderewski, Alfonso Rendano, pianiste et compositeur italien, James Huneker, un Américain auteur de plusieurs ouvrages de critique, Camille Chevillard, gendre puis remplaçant de Charles Lamoureux à la direction de l'orchestre du même nom, Camille Erlanger, qui gagna le Prix de Rome contre Paul Dukas avec sa cantate Velleda. Enfin, et c'est là que ça commence à devenir intéressant, Eugénie Barnetche, Erik Satie et Paul Dukas.

Camille Erlanger, James Huneker, Isidor Philipp
Ernest Schelling, Alberto Williams, Camille Chevillard
José Tragó, Teresa Carreño, Raoul Pugno


Eugénie Barnetche — dont on peut trouver sur Gallica une Romance sans paroles pour piano seul intitulée Sois bénie ! — n'était autre en effet que... la belle-mère d'Erik Satie. Elle avait donc été l'élève de Mathias chez qui elle envoya son beau-fils à qui elle essayait d'inculquer le piano. Le résultat fut immédiat : « L'enfant prend aussitôt en haine la musique et le conservatoire » écrit une biographe de Satie. Quant à Paul Dukas, dont tout le monde connaît l'Apprenti sorcier à cause de Fantasia, le film de Disney (hélas) mais bien peu le reste des œuvres, voici ce qu'il écrit de son passage chez Mathias :
« Pendant ce temps, j'étais entré, pour satisfaire mon père, dans la classe de piano de Mathias. Bien qu'au bout d'un an on m'eût pris comme élève, je profitai aussi mal de son enseignement que de celui de Dubois. Je ne fus jamais admis à concourir. »

Paul Dukas, Erik Satie

Deux fortes têtes, qui prouvent que la transmission n'est pas automatique... Mais dans la mesure où la postérité a jugé, en consacrant ces deux rebelles plutôt que leurs collègues plus dociles, on est en droit de se demander si Georges Mathias était le meilleur pédagogue du conservatoire de Paris.

Georges Mathias, professoral
Sa nécrologie, parue en 1910 dans le journal spécialisé Le Ménestrel, retrace sa brillante carrière.
« Comme virtuose, Mathias fut presque un enfant prodige; son talent était d'ailleurs très réel, très personnel, et sans imiter Chopin, dont, au surplus, l'imitation n'était pas facile, il avait su largement profiter de ses leçons. De bonne heure il s'occupa de composition : entré au Conservatoire, dès l'âge de seize ans, dans la classe de contrepoint et fugue d'Halévy, et plus tard dans celle de composition de Berton, il obtint un premier accessit de fugue en 1847, et l'année suivante concourut à l'Institut pour le prix de Rome. »
Il le rate et l'article poursuit :
« il partagea son existence entre les succès du virtuose et les travaux du compositeur, travaux qui lui valurent aussi de vifs succès. Ses œuvres sont nombreuses, quelques unes fort importantes, et toutes remarquables au point de vue de la forme. On ne saurait les citer toutes [...] : une symphonie à grand orchestre; deux ouvertures, Hamlet et Maseppa ; deux concertos pour piano et orchestre ; cinq trios pour piano, violon et violoncelle; cinq morceaux symphoniques pour les mêmes instruments; trois sonates pour piano; deux séries de vingt-quatre et de dix études pour piano ; puis des romances sans paroles, des valses de concert, des marches et un grand nombre d'autres pièces de piano. »
C'est à la fin que l'auteur de la nécro  « se lâche », pour employer cette horrible expression à la mode :
« Mathias, qui avait une très haute opinion de lui-même, ce qui est permis à tout artiste de grand talent, n'a eu que le tort de le laisser trop voir dans des Souvenirs publiés par lui dans un journal il y a une dizaine d'années. Souvenirs écrits dans un français barbare et barbaresque. Parlant de Kalkbrenner, il dit ingénument : "Il a été une des grandes figures de son temps, le dernier représentant de la plus belle école de piano (maintenant c'est moi)." Et ailleurs, rappelant Zimmermann : "Zimmermann m'aimait beaucoup, et disait que mon talent était de l'or en barre." »
Voilà qui donne une autre idée du maître... Imbu de sa personne, plus préoccupé de sa carrière, de son œuvre et de son piano que vraiment attentif à ses élèves. On ne peut s'empêcher de comprendre la réaction de Satie et de Dukas ! Heureusement qu'il est totalement impensable qu'on puisse rencontrer de nos jours ce genre d'artiste dans nos conservatoires...


Georges Mathias





12 avril 2014

De Neumont au Cornet (2)

Comme on l'a vu dans le post précédent en découvrant Maurice Neumont, le Cornet était une importante goguette. Cette société d'entraide avait été fondée en 1896, au retour des obsèques d'un ami poète, et dans un bistrot, par quatre Montmartrois :

La Nichonnette, musique de
Paul Delmet
Chanson de B. Millanvoye
(cliquer pour agrandir)

1. Georges Courteline, (1858-1929) immortel auteur des Gaîtés de l’escadron et de nombreuses comédies. Ses « romans tableaux »  à l'écriture alerte, en forme de sketches, n'ont pas manqué d'inspirer les cinéastes. On parle beaucoup d'infra-ordinaire en ce moment : eh bien Courteline en était un spécialiste ;
2. Paul Delmet, (1862-1904) compositeur et interprète de plusieurs romances connues aux mélodies délicieusement surannées qui furent reprises par Tino Rossi. On peut en écouter sur YouTube : par exemple L'Étoile d'amour, le célèbre Envoi de fleurs et Charme d'amour ;
3. Bertrand Millanvoye (1848-1913) auteur de La Belle Espionne, des Coquines, et d’une Anthologie des poètes de Montmartre dans laquelle on trouve quelques uns de ses vers, par exemple ceux-ci :

                         Je voudrais bien être rentier
                         Pour être imbécile à mon aise.
                         Pour rester, le cul sur ma chaise,
                         Béatement, le jour entier !

                         N'ayant plus de rêve en chantier,
                         Je deviendrais très vite obèse;
                         Je voudrais bien être rentier,
                         Pour être imbécile à mon aise.

                         J'attirerais dans mon sentier
                         Une maigre et frigide Anglaise,
                         Aux yeux de brume, au cœur de glaise,
                         Qui rirait avec un dentier ;

                         Je voudrais bien être rentier !

et 4. Albert Michaut, un chansonnier, auteur de pièces de théâtre jouées au Grand-Guignol qui était aussi... commissaire de police ! Il écrivit les paroles de l'hymne du Cornet et en devint président en 1920, à la mort du précédent, Ernest Grenet Dancourt. Le commissaire est bon enfant !

Têtière de la revue Le Cornet à partir de 1928

Les « Cornettistes » se réunirent fidèlement chaque mois pendant presque quarante ans, à environ une centaine de convives, dans divers restaurants successifs, autour d'un repas aussi soigné que bien arrosé et suivi d'une séance de lecture ou d'un concert de chansons et de romances. Les menus de ces repas étaient somptueusement illustrés par les membres, dont Maurice Neumont qui fut comme on l'a vu l’un des plus prolifiques.

À chaque dîner, on tire aux dés (avec un cornet) le nom de celui qui aura l’honneur de présider le prochain. On tire également une tombola, qui rapporte chaque fois plusieurs centaines de francs. Le droit d'entrée au repas, de 25 francs en 1927,  n'est pas négligeable, et les finances sont rigoureusement tenues, faisant l’objet de comptes rendus scrupuleux dans la revue mensuelle de la goguette, appelée elle aussi Le Cornet.


Portrait de Courteline jouant avec son théâtre de marionnettes,
par Charles Léandre, auteur de nombreux portraits-charge
qui illustrèrent Le Cornet.

Limitée en général à quatre pages seulement, elle fait le portrait du nouveau président du dîner, donne des nouvelles des membres, liste les admissions et les candidatures, annonce les événements, les concerts ou les expositions des membres, publie parfois textes ou poèmes, tient la rubrique nécrologique. Elle paraîtra régulièrement de novembre 1905 à avril 1936 soit pendant plus de trente ans ! Ses portraits-charges, souvent signés de Charles Léandre (1862-1934), constituent au fil des mois et des années une galerie qui en dit, sur chaque caricaturé, aussi long sinon plus qu'une biographie.

« Le portrait-charge est un portrait souligné, on pourrait dire un portrait intense ; le détail caractéristique  n'est pas toujours celui qui se voit le plus. Mais quand on tient ces détails révélateurs, quelle lumière tout d'un coup ! On pourrait dire qu'on arrive à une interprétation qui est mieux que la ressemblance » dit très bien Charles Léandre, cité par le Dico Solo. Souvenez-vous de lui lorsque vous passerez à Montmartre dans l'avenue Junot, devant l'entrée de la Villa Léandre, cet endroit ravissant où l'on aurait tous envie d'habiter.

« Les dames ne sont pas invitées », précise souvent l'annonce du dîner dans les premiers numéros du Cornet. Et pour cause : on n'y parle que d'elles, et de toutes les façons possibles... Elles finiront cependant par l'être parfois, les idées évoluant au Cornet comme ailleurs.

Autoportrait de Charles Léandre
Parmi les membres du Cornet, il faudrait encore citer Fernand Gottlob (1873-1935), qui illustra justement Courteline et collabora à de nombreuses revues de l'époque : Le Journal pour Tous, Le Rire, Le Sifflet, L'Assiette au Beurre, etc. ; Misti (Ferdinand Mifliez, 1865-1923), peintre, lithographe, sculpteur, dessinateur, affichiste et « compositeur pianiste par intuition », toujours selon le Dico Solo ; Louis Vallet, connu pour ses dessins archi-élégants de chevaux, d'officiers chics et de petites femmes, qui sont quasiment des dessins de mode. Antoine Paul Taravel, dit Xavier Privas, 1863-1927, chansonnier, dont j'offre la Chanson des heures aux amateurs de disques qui grattent. Il faudrait en citer tellement d'autres ! Mais parce qu'il faut bien finir, je terminerai par Ernest Grenet Dancourt lui-même, le premier président du Cornet : c'était un homme très laid mais très drôle, auteur de comédies à succès, dont je vous conseille entre autres le poème « Coco »
Pourquoi m'est-il si cher ? Parce que son nom constituait le remarquable aptonyme anagrammatique suivant :





26 mars 2014

De Neumont au Cornet (1)

Tombe de Maurice Neumont
Une sépulture Art déco au cimetière des Batignolles ; figé dans le marbre, le geste graphique d’une signature élaborée ; un petit médaillon de bronze ; il n'en faut pas plus pour exciter la curiosité d’un lecteur de tombes. En fouillant dans le milieu foisonnant des peintres et des dessinateurs du début du vingtième siècle, ce Maurice Neumont devrait être facile à trouver. 
Banco ! le Dico Solo, que possède tout amateur de dessins de presse et de caricatures, nous indique que cet élève de Gérôme — celui des hammams, des gladiateurs et des tanagras — était lui-même peintre, illustrateur, lithographe, et « important affichiste propagandiste » pendant la première guerre mondiale. 
Ses affiches ont effectivement quelque chose de saisissant, qu’il s’agisse d’illustrer le mâle slogan « On ne passe pas ! », de mettre un casque à pointe à une pieuvre prussienne, ou d’inciter le public à verser son obole à une œuvre charitable en faveur du « retour au foyer ». 

Deux affiches de Maurice Neumont (cliquer pour agrandir)

Les yeux de ces orphelins hallucinés par la guerre ont largement de quoi toucher la corde sensible, celle qui est reliée au portefeuille. Maurice Neumont n’était d’ailleurs pas le dernier à mettre la main à ce portefeuille et le Dico Solo raconte qu’il avait organisé chez lui pendant la guerre « une cantine pour les artistes et les familles des mobilisés, qui servira plus de 275.000 repas ». Les « Restos du cœur » avant l’heure, en quelque sorte. La comparaison avec Coluche ne s’arrête pas là puisque notre philanthrope se doublait, contrairement à ce que le style des affiches ci-dessus pourrait laisser penser, d’un humoriste.

Maurice Neumont par Léandre.
Un portrait moins flatteur
que son médaillon.
Avec Francisque Poulbot, Jean-Louis Forain et Adolphe Willette, il est d'ailleurs le fondateur de la République de Montmartre, une «république pour rire» dont le projet est de «faire le bien dans la joie». Il faut admettre que les gens qu'elle réunit ne font pas précisément partie de l'avant-garde artistique ni des dreyfusards. Mais leur activisme montmartrois se veut bienveillant et pacifique, et se limite à des organisations d'arbres de Noël, de bals et de fêtes au profit de l'enfance malheureuse. 

Les mêmes ou quasiment se retrouvent parmi les «cornettistes», c'est à dire les membres du Cornet, une goguette (à ne pas confondre avec guinguette) aussi célèbre que celle du Caveau, et Maurice Neumont ne manque aucun des fameux dîners de cette société, dîners dont il illustre très souvent le menu. Entre 1904 et 1929, il en illustra pas moins de 56 ! 

Un des Menus de Neumont
Le Cornet est mis pour le cornet à dés, symbole du hasard. Maurice Neumont l'a représenté sur le menu ci-contre, agrémenté d'une créature à l'allure assez coquine. En agrandissant, on voit que trois 1 ont été tirés. Le minimum. La présidence du dîner était en effet tirée aux dés, celui qui obtenait le score le plus bas était désigné.

Le Cornet réunissait des artistes, graphistes musiciens ou poètes, mais aussi des hommes politiques, des médecins etc. Il en sera question dans le prochain billet.

21 mars 2014

Pas l'aviateur, l'autre

L'Opéra Royal du Château de Versailles
De tous les André Japy qui ont existé en ce monde, seuls deux ont eu l'honneur d'une page Wikipédia : l’aviateur enterré au cimetière de Passy, répertorié sur le site de Philippe Landru, abondamment pourvu en photos par Google Images, et l’autre. 
Tombe d'André Japy

L’autre était l'architecte en chef de la restauration du château de Versailles, comme on peut le lire sur sa tombe du cimetière des Batignolles (sépulture J. de Bourgogne). Sa page Wikipedia, qui ignore sa date de naissance et se goure sur celle de sa mort, relate sa carrière au Service des Bâtiments civils et palais nationaux, depuis son prix de Rome jusqu’à son chef d’œuvre absolu, la réhabilitation de l’Opéra Royal, une merveille inaugurée par René Coty devant qui furent données Les Indes Galantes de Rameau. Entre ces deux exploits, il y aura eu en 1923 le monument aux morts de Montdidier, hybride imposant d'obélisque et de pyramide supporté par deux poilus, mâles cariatides signées par le sculpteur amiénois Albert Auguste Roze, et l’École supérieure du Génie Rural, avenue du Maine, aujourd'hui ENGREF ou AgroParisTech, bien dans le style des années 40.

Le monument aux morts de Montdidier et AgroParisTech

Mais il y a autre chose à mettre au crédit de notre architecte : quelque chose de plus étonnant, et de plus difficile à découvrir. Il faut remonter pour cela à la veille des années 30, quand Paris commence déjà à être engorgée par la circulation ; l'on décide alors de créer une voie rapide à l'ouest — la première autoroute française ! — et de percer pour cela un tunnel, le tunnel de Saint-Cloud, ce qui ne sera fait qu'en 1939. Devinez qui est chargé du projet ? André Japy bien sûr !


Et il s'exécute consciencieusement, le pauvre. Pourquoi dis-je le pauvre ? Parce que, tout imprégné qu'il est du château de Versailles et des magnifiques jardins de Le Nôtre, j'imagine sa douleur et ses scrupules devant l'obligation qu'il a de défigurer ceux du parc du château de Saint-Cloud, dessinés par le même Le Nôtre ! En effet, le tracé de l'autoroute doit passer juste au dessous du jardin à l'anglaise du Trocadéro, il va y avoir des dégâts. Partagé entre son devoir d'état et son penchant pour l'équilibre, la symétrie, l'harmonie, cisaillé entre son métier d'urbaniste du XXe siècle et sa culture du XVIIe siècle, il est vraiment à plaindre, André Japy. Va-t-il finir schizophrène ? Pas du tout, car il a une idée de génie pour camoufler le mieux possible l'entrée sinistre du tunnel : faire ce qu'aurait sans doute fait à sa place le premier jardinier du Roi, bref aménager le terrain à la manière de Le Nôtre.

À gauche, le nord-est du parc dessiné par Le Nôtre. À droite, une
vue Google Earth du même endroit aujourd'hui. On distingue l'esplanade
du nymphée d'Apollon avec ses deux bassins, à l'entrée du tunnel.

Celui qui se balade dans le parc aujourd'hui, et flâne avec plaisir, malgré le bruit de fond, sur l'esplanade du nymphée d'Apollon, au dessus de l'entrée de l'autoroute, se rend-il compte que c'est là l'œuvre d'André Japy, et non celle de Le Nôtre qui aurait été déplacée à cause des travaux ? Certainement pas, car c'est un endroit charmant, très louis-quatorzième, dans lequel on n'a aucun mal à imaginer quelques précieuses à éventails et robes à paniers se laissant conter des galanteries par de jolis marquis à rubans...

Le nymphée d'Apollon

Rien n'y manque : ni les bassins, ni les statues, ni les gradins, ni les pelouses, ni les escaliers symétriques, ni les balustres, ni la vue : ce nymphée est le plus joli pastiche du monde. Vraiment, Le Nôtre n'a pas fait qu'inspirer Japy, on croirait qu'il a guidé sa main pour en tracer les plans ! 

Alors, pour cet affreux tunnel de Saint-Cloud, triste, noir et puant, on veut bien l'excuser, allez, André Japy.


15 mars 2014

La Vengeance

Le mausolée élevé par Léon Stempowski
Exoriare aliquis nostris ex ossibus ultor : Puisses-tu, inconnu, surgir de mes os en vengeur* ! hurle Didon, la reine outragée, avant de se donner la mort, dans une célèbre imprécation en forme de prophétie, au chant IV de L’Énéide. L’inconnu qu’elle évoque est son futur descendant, Hannibal, qui réalisera cette vengeance lors de la seconde guerre punique.

Cette citation figure — accompagnée de trois points d’exclamation comme s’il fallait rendre cette parole encore plus menaçante — sur l’imposante sépulture élevée par Leon Stempowski pour ses compatriotes polonais du cimetière Montmartre. Juste au dessus, une étoile à cinq branches d’allure vaguement maçonnique porte les mots Usque ad finem (jusqu’à la fin). 

Inutile de savoir plus de latin pour comprendre que ça n’est pas exactement In pace que les Polonais requiescunt ici…

Le côté ouest du tombeau
Quels Polonais ? Des noms sont gravés sur ce tombeau collectif et sur plusieurs autres tombes du cimetière. Des noms d'officiers, de poètes, de médecins, de musiciens, de scientifiques, contraints comme Chopin ou Marie Curie d'abandonner leur patrie pour s'exiler vers tous les pays de l'Europe occidentale, dont la France.
La Prusse, l’Autriche et l’empire russe se partagent à l'époque la Pologne. Les intellectuels polonais, ne supportant plus cette domination, se révoltent au sein d'organisations clandestines, fomentant en 1830, 1848 et 1861 des insurrections très durement réprimées, notamment par les Russes qui font preuve d'une rare cruauté.

Léon Stempowski
et Tranquillin Romanowski
Leon Stempowski, représenté sur ce dessin avec des menottes aux poignets, ne portant que la moitié de sa moustache, de sa barbe et de ses cheveux, et accompagné d'un moine, avait été élu en 1826 maréchal du district d'Ucszyca après ses études de droit. Indigné par la pression fiscale qui s'abattait sur ses administrés, il accueillait volontiers chez lui les conjurés pour des réunions secrètes, et finit par prendre les armes. Traqué par les Russes, il fut mis au cachot, torturé, puis déporté vers les mines de Nezczyn. Alors qu'il s'y rendait à pied, chargé de chaînes, « moribond » et à moitié rasé (humiliation infligée par les Russes aux prisonniers), il traversa la ville de Kiow où le capucin Tranquillin Romanowski le reconnut. Trompant les gardes, il le délivra et le fit passer pour le cocher de sa voiture afin de rejoindre la France avec lui. Cette histoire romantique est racontée dans le livre Les Polonais et Polonaises de la révolution du 29 novembre 1830, de Józef Straszewicz.

Franciszek Sznajde, Józef Bohdan Dziekoński, Józef Zaliwski
Il y a bien d'autres noms gravés sur ce mausolée, comme celui de cet écrivain mystique ici représenté au centre, et ceux du général et du colonel qui l'encadrent, et il y aurait bien d'autres histoires à raconter, mais je ne citerai que celle de Ksawery Bronikowski (1796-1852) activiste politique, journaliste, préfet de police de Varsovie, fondateur de l'Union des Polonais Libres, auteur de Griefs nouveaux  des cabinets européens contre le cabinet russe, co-rédacteur en chef des Chroniques de l'émigration polonaise, etc. etc., car il fut aussi le premier directeur de ce qui deviendrait l'École polonaise des Batignolles, école qui existe et fonctionne toujours, au 15 de la rue Lamandé dans le XVIIe arrondissement. Eh oui, quand on est activiste, on s'active !

L'école polonaise des Batignolles
Cette école aux bâtiments de style Louis XIII est très harmonieuse. On y aperçoit des sculptures de Cyprian Godebski. Le grand poète Adam Mickiewicz lui-même, autre célèbre immigré, en fut vice-président du Conseil. Peut-être qu'avec le recul, Stempowski et ses compatriotes trouveraient, en cette école qui persiste à travers les âges, une vengeance originale et somme toute acceptable.


* Merci à Danielle Carlès pour ses précieuses indications m'ayant permis de choisir une traduction fidèle au texte de Virgile. Son site est à visiter.



14 mars 2014

Le collectionneur

Un char Renault
(cliquer pour agrandir)
C'est une tombe de granit ordinaire dans le cimetière des Batignolles, avec son crucifix horizontal au christ vert de gris. Mais, à côté de ce crucifix, une plaque soudain m'interpelle et même m'interloque. Je me frotte les yeux, ce n'est pas une hallucination : un engin de guerre blindé, un gros char de la marque Renault, y est finement gravé avec ces mots : 
                    Pour Toi ce Char / La Passion de Ta Vie.

Certes, je vois bien qu'un colonel Aubry est ici enseveli, mais tout de même... j'ose espérer qu’il ne s’attendait pas, le pauvre, en passant l’arme à gauche, à retrouver son régiment de blindés dans l’au-delà! Et puis un cimetière, franchement, ce n'est pas l'endroit, n'est-ce pas! Pourquoi pas, tiens, pendant qu’on y est, une plaque avec
Au Paradis un Char l’Attend
ou Tu as enfin Arrêté Ton Char
ou Tank je Vivrai, Ton Souvenir en Moi Restera ?
Ce bref moment de rigolade (qu'on veuille bien me le pardonner) s’étant dissipé, il m'apparaît de plus en plus évident, en y réfléchissant un peu, qu’un être sensé n’aurait jamais gravé cela dans le marbre sans une puissante raison.

Photo du site de Gilles Primout sur la libération de Paris
On la trouve en effet, cette raison, dans l’histoire du jeune capitaine des FFI, Michel Aubry, dix-neuf ans à peine, qui dans l’euphorie de la libération prend possession d’un char allemand. La photo de cet événement se trouve sur l'excellent site de Gilles Primout consacré à la libération de Paris. Étonnante photo! On voit au premier plan sa prise de guerre. C’est un petit char, certes, il n’a même pas de tourelle, on appelle ça une chenillette, mais c’est Le Char de sa vie, et le voilà qui se l'approprie, qui l'escalade, l’arme à la main, sous les regards respectueux et admiratifs de ses hommes, conscients de la portée historique de son acte. Une joie extatique illumine son visage. Ça y est, c’est fait, c’est le plus bel instant de sa vie, il a attrapé le virus, désormais tout ce qu’il entreprendra n’aura pour seul but que de faire revivre ce suprême moment de bonheur, le voilà devenu collectionneur de chars.

Prospectus du
Musée des Blindés
Il restera pour cela dans l’armée où il fera carrière jusqu'à devenir colonel, mais c’est en 1971, alors qu’il est commandant, qu’il parvient à être nommé directeur du centre de documentation sur les engins blindés à Saumur. Avec l’aide d'une bande de passionnés comme lui, il se renseigne sur les épaves d'engins repérées ici ou là, n’hésitant pas s’il le faut à les retirer du fond d'un étang, comme à Parroy, près de Chenevières (voir ce lien), s’attachant à les remettre en état, et enrichissant ainsi le musée des blindés de Saumur, qui de dix pièces en 1970, en atteint déjà cent cinquante en 1975. À sa mort en 1994, c’est plus de huit cents véhicules, dont deux cents en parfait état de marche, qui sont visibles par le public dans ce musée dont il était devenu le conservateur.

Alors oui, la plaque avait une raison profonde d'être sur sa tombe.

12 mars 2014

La tête de cheval


Cimetière des Batignolles.
Cliquer pour agrandir
On sait que le mausolée de l'empereur Qin (IIIe siècle avant J.-C.) contient une «armée d’argile» enterrée, formée par plus de huit mille soldats de terre cuite accompagnés de plus de sept cents chevaux. On sait aussi que dans la mythologie nordique, le merveilleux Sleipnir chevauché par Odin peut franchir sur ses huit jambes la frontière entre le monde des vivants et celui des morts. Bref on sait le canasson volontiers psychopompe.

On ne devrait donc pas être surpris de se trouver nez à museau avec une tête de cheval dans un cimetière, serait-ce celui des Batignolles où reposent par ailleurs André Breton, Benjamin Péret et le Sâr Péladan. 
On l’est pourtant : posée sur une colonne, elle domine la sépulture de deux Papon, Léon et Andrée, qu’accompagnent du même côté Hélène Julliard et de l’autre côté Jamal R. Bouayad, ainsi qu’un mystérieux Olaf, vicomte Van Cleef, le seul des cinq qui n’ait aucune mention de naissance ou de décès, mais il reste la place pour les graver... plus tard. Un petit profil stylisé, au coin de l’œil duquel coule une larme, sépare les deux noms.

Sur la colonne chevaline, deux inscriptions rappellent vaguement quelque chose aux lettrés ou aux habitants du XVIe arrondissement voisins du Trocadéro, le «ou» n’étant pas exclusif et l’intersection des deux ensembles restant toujours possible.

Une face porte en effet les mots :  « Il dépend de celui qui passe que je sois une tombe ou un trésor », et l’autre : « Que je parle ou me taise, ceci ne tiens (sic) qu’à toi, ne viens pas sans désir ».

Cette faute d’accord dorée est irrémédiablement gravée dans le marbre noir. Personne ne semble l’avoir remarquée, pas plus Wikipedia, qui mentionne la tombe, que le site précieux que l’infatigable Philippe Landru consacre aux cimetières. Personne ne signale non plus que les deux inscriptions si malheureusement massacrées sont de Paul Valéry et n’en forment à l’origine qu’une seule, inscrite à l’un des frontons du Palais de Chaillot. Voici la citation rétablie dans son intégrité :
Il dépend de celui qui passe
Que je sois tombe ou trésor
Que je parle ou me taise
Ceci ne tient qu'à toi
Ami n'entre pas sans désir.
Paul Valéry parle ici de l’œuvre et non pas de la tombe : seul le lecteur ami peut la faire parler, en faire sortir des trésors. Sans sa curiosité, sans son désir, elle reste muette comme une tombe. Mais moi qui parle de la tombe comme d’une œuvre, et qui ne manque pas de désir, j’aimerais tant que celle-ci me livre ses trésors !

Détail d'un tableau d'Olaf Van Cleef
Elle l’a fait en partie : car Olaf Van Cleef existe, il est toujours vivant, c’est un peintre original, influencé par la mosaïque et le pointillisme, et surtout par l’Inde où il est connu et apprécié. Ses tableaux sont souvent rehaussés d’or et de pierres précieuses, qu’il connaît bien pour avoir été trente ans conseiller chez Cartier et appartenir à la célèbre famille de joailliers Van Cleef & Arpels, une famille décimée par les nazis. Son grand-père paternel Eduard Van Cleef mourut à Auschwitz. Son père Jack Van Cleef fut sous-lieutenant et résistant au maquis des Glières. Et par une terrible ironie de l’Histoire, sa mère se trouve être une cousine par alliance de Maurice Papon. Faut-il mettre ce fait en rapport avec la présence du même patronyme de l’autre côté de la tombe ? Ceci reste mystérieux, comme la présence étrange de cette tête de cheval.

Dans la mythologie hindouiste, une des incarnations de Vishnou, Hayashirsha, se présente sous la forme d'un homme à tête de cheval. Il descend au fond de l’océan pour y récupérer les Védas volés par deux démons, qu’il tue. Est-ce Hayashirsha qu’a représenté Olaf Van Cleef dans ce tableau ? Qu’importe. Il me plaît aussi que la Tête de cheval reste… nébuleuse.

05 mars 2014

Assez d'infinitifs !


(Contre l'abus de l'infinitif dans une certaine poésie actuelle.)


Avoir enfin trouvé le moyen de « faire poétique »…
S’éloigner pour cela de l’indicatif prosaïque et banlieusard.
Écrire en évitant ce mode vulgairement réel : s’absenter de son présent matériel et grossier, refuser son futur volontariste aux accents obligatoires, faire table rase de ses passés.
S’autoriser quelques gérondifs, comme au début de la phrase précédente, mais avec parcimonie.
S’interdire absolument la violence de l’impératif, insupportable aux oreilles modernes, citoyennes et démocratiques.
Dédaigner, bien évidemment, le subjonctif à l’emphase démodée.
L’écarter d’un revers de plume pour ne pas mourir de ridicule en ayant l’air d’un puriste.
De même, se méfier comme de la peste des élans romantiques et adolescents du conditionnel.
Vider, sans s’en apercevoir, le bébé de l’irréel avec l’eau du bain de ce mode ancien.
Rester près du corps… Vivre en dehors du temps… Voir Venise et mourir…
N’utiliser que l’infinitif… Se cantonner à l’infinitif… Exploiter l’infinitif…
Ça être tellement commode l’infinitif…
Se donner l’illusion, par l’emploi d’un mode impersonnel et l’évitement des pronoms, de ne pas parler de soi. Ne faire en réalité que ça.
Étaler ses sentiments tout en gardant l’air pudique… Laisser entendre avec un air entendu… Prendre des pincettes rougissantes... Bassiner le monde avec ce rythme répétitif... Choisir des phrases courtes et les hacher… Parsemer de quelques points de suspension pour l’aura de mystère…
Penser à éviter le style recette de cuisine, être certain d’y être parvenu.
Se croire original en plus.
Se relire… s’attendrir… semer le résultat sur les réseaux sociaux, comme avec réticence.
Attendre les hommages.

À leur arrivée, se rengorger.

21 février 2014

Régime

Mon petit fils Piero, 4 ans ½, a un appétit gargantuesque qui fait plaisir à voir. Il se régale de tout : viande, poisson, légumes ou fruits. Aussi est-ce avec une angoisse perceptible qu’il écoute sa grand-mère raconter sur Skype à son père le régime sévère auquel sa nutritionniste l’a soumise. Pas de pommes de terre, pas de pain, pas d’huile, pas de sucre, pas de carottes, pas de raisin etc. Voyant grandir son inquiétude, je choisis de lui lister plutôt ce à quoi j’ai droit. 

— J’ai droit aux aubergines !
— mmhh !
— j’ai droit aux courgettes !
— mmmh !
— j’ai droit aux pommes, aux endives, au chou rouge, aux brocolis, à la salade, au yaourt 0% !
— mmmhhh, continue Piero dont le regard s’éclaire un peu.
— j’ai même droit à la viande si elle n’est pas grasse !

Alors Piero, pas complètement rassuré :
— T’as droit aux jeux vidéo ?

16 février 2014

Le Gnaf

Adam nommant les animaux
Adam nommant les animaux
On sait par la Genèse que l'art de donner des noms est un jeu divin et que, jusqu’à l’épisode de la tour de Babel, c’est aussi l’unique manifestation du langage humain. Incité par son créateur et inspiré par Son exemple, Adam joue à nommer les animaux qui lui sont présentés, sans pour autant leur tenir conversation. Aussi, n'est-il pas curieux de constater qu'en français cet art de nommer, qui donnerait, dit-on, le pouvoir sur l'objet nommé, manque lui-même d’un nom ?

En français peut-être, mais pas en argot Baille — la Baille désignant l’École navale — dans lequel il était appelé Gnaf, homonyme du vieux mot d’argot français pour « cordonnier ». Bien qu’il soit tombé dans l’oubli depuis les années vingt, au point de ne pas figurer dans le glossaire de « l’espace tradition » de l’école navale, le gnaf désignait plus précisément l’art de trouver et d’attribuer des surnoms aux officiers de marine, et en particulier aux amiraux, bien sûr. 

Il était fréquent, lors des réunions amicales de marins ou d’anciens marins auxquelles j’ai pu, dans ma jeunesse, assister de près ou l’oreille collée contre la porte, de les entendre réciter en se tordant de rire la litanie des plus célèbres de ces surnoms. Je me souviens que « Tatave », grand ami de mon père, n’était pas le dernier à se fendre la pêche, bien qu’il eût lui-même reçu le sobriquet de quinze à gauche, à cause de la scoliose dont il était affligé.

Emblème de l'École navale, représentant le Borda
Presque tous ces noms prennent comme matériau de départ le nom de baptême initial de l'intéressé, et utilisent les syllabes voire les lettres de ce nom pour former des calembours et des mots valises à grands coups d'homophonies, de synonymies, de charades ou de contrepèteries. Certains font allusion à une particularité physique ou morale réelle ou supposée du surnommé. Très peu manquent d’esprit, même si ce genre d’esprit mérite d'être qualifié de potache, l'officier visé étant le plus souvent ridiculisé par son surnom.

Ces amiraux aux noms parfois étranges ont-ils vraiment tous existé ? Ma mémoire n'est pas d'une fiabilité à toute épreuve... Le dactylogramme que mon père reçut d'un ami pour ses 60 ans en 1983 — le seul document dont je dispose — est certes plus crédible mais il comporte des erreurs de noms. C'est d'ailleurs de ce même dactylogramme que Claude Gagnière s'est inspiré pour l'entrée « Marine (surnoms dans la) » de sa superbe encyclopédie Au bonheur des mots, parue en 1989.
« C'est aux hasards de l'amitié que nous devons la découverte d'une liste dactylographiée où sont récapitulés les surnoms attribués aux officiers supérieurs de la Royale »
écrit-il. Et j'ai en effet repéré dans son article les même fautes que celles du dactylogramme qui est en ma possession. Mais je n'ai pas retrouvé tous les officiers de cette liste sur l’annuaire des officiers et anciens élèves de l'École navale, certes lui-même incomplet. Par exemple j'y ai cherché en vain le nommé Dagrain ou Dagrin (dit Chamour) qui semble inconnu au bataillon. Dommage ! Mais la question de savoir quelle est la part de la légende et celle de la réalité importe finalement peu. Les jeux sur des noms mystérieux — et peut-être inventés pour certains — sont aussi intéressants que les autres et font appel aux mêmes procédés de fabrication.

Traductions

Un procédé des plus fréquents est celui de la traduction : cela peut être du mot à mot, comme avec Mangematin, dit Bouffe aurore, l'amiral Bied-Charreton dit Ticket d'Voiturette, le capitaine de frégate Lemoine des Mares, dit Le Capucin des Étangs ou l'amiral Burin des Roziers dit Bédane des Églantines, constitués de (presque) stricts synonymes. Le mot à mot devient parfois plus approximatif, comme avec l'amiral Mercier de Lostende (1860-1950) dit Épicier de Cancale. On voit que la structure est conservée mais le sens a glissé légèrement, un épicier ne vendant ni rubans ni boutons. Quant à Ostende et Cancale, elles ont en commun les huîtres, mais sont géographiquement distinctes. Ce procédé de décalage est exactement le même que celui utilisé dans les « chicagos », inventés par Paul Fournel. Autre transposition géographique avec l'amiral Michel Mollat du Jourdin dit Crachat du Nil, mais on reste au Moyen Orient. Entre Roumain de la Touche et Bulgare de la Mêlée, on devine une conviction de rugbyman, ces phases de jeu s'avérant toutes les deux aussi cruciales. Georges Félix Mabille du Chesne ne figure pas dans la liste de mon souvenir ni dans le tapuscrit hérité de mon père. Mais j’ai repéré son nom dans l’annuaire des anciens de l’École Navale, et je parierais que quelqu'un a déjà eu l'idée de l'appeler Ma gueule de bois !
Dessin de Panpan, lapin de Walt Disney dans Bambi
L'amiral Decoux, dit Pan-pan

Le mot à mot se résout parfois en onomatopée, et le nom de l’amiral Jean Decoux, qui fut, excusez du peu, le dernier Gouverneur Général d’Indochine, devient Pan ! pan ! une fois traduit en langage enfantin (mais réaliste). Pour le contre-amiral Octave Montrelay, une traduction en langage familier qui devait sonner comme un défi, donnait Fais les voir, parfois résumé en Chiche ! Il y avait deux Monconduit, Paul-Jules et Tanguy-Marie, mais l’histoire ne dit pas lequel fut nommé Dutuyau. Villecourt était surnommé de façon charmante bien qu'irrévérencieuse Le Petit Chose et Villepelé le petit tondu. Subtile et presque capillotractée, la traduction de Rossillon en Rentroitours respecte l’aphérèse du nom initial mais parait moins évidente, aujourd’hui que le MP3 a remplacé le vinyle.

Les traductions du français à l'anglais n'étaient pas oubliées, et le célèbre amiral Darlan, qui dirigea le gouvernement de Vichy avant Pierre Laval puis retourna sa veste en 1942 avant d'être assassiné la même année, en fut une malheureuse victime, tout comme le comte d'Harcourt, vice-amiral, et de Vigouroux d'Arvieux, contre-amiral : ils étaient en effet respectivement connus sous les noms de Slow Zob, Short Zob et Old Zob. 


L'Adam de la Chapelle Sixtine affublé d'une casquette d'amiral
L'amiral Adam
Enfin, la traduction peut prendre une forme définitionnelle ou explicative. C'est le cas pour Pérot, dit la double incongruité. Il convient à son propos d'en signaler une troisième : c'est en effet lui qui commandait le Georges-Leygues lorsque celui-ci coupa le contre-torpilleur Bison en deux le 7 février 1939, faisant dix-huit morts. L'amiral Faucon ne devait pas être un aigle, puisqu'on l'appelait le grand calomnié ; l'amiral Adam était tout simplement... le premier venu. Quasiment une définition de mots croisés !

Comme son nom l’indique

L'amiral Tutenuit
D'autres surnoms sont donnés par pure déduction logique, devenant presque des commentaires sur le patronyme. C'est ainsi que le capitaine de frégate Georges Henri Ménage était dit le mari de la femme de, ce qui est incontestable. Il ne deviendra jamais amiral , quittant en effet la Royale pour l'entreprise Total jusqu’à sa retraite en 1982. Ernest Papaïx (1855 – 1926), comme ça se prononce, était bien sûr de père inconnu. L'amiral Tutenuit devait en effet être bien sourd, pour ne pas entendre qu'on l'appelait ôte ta main de ta poche. Par contre Pinelli était connu sous le nom finalement assez flatteur de tout un programme.  Enfin, plusieurs officiers de la noblesse, titulaires d'un nom à tiroirs, bénéficiaient d'un sobriquet qui était à proprement parler un diminutif, comme pour le capitaine de frégate de Gouyon Matignon de Pontouraude, résumé par Ces messieurs.

Le surnom peut faire allusion à quelque qualité (ou défaut) de l'officier. Par exemple le capitaine de corvette Le Tesson était accusé d'être le voleur de cédille, ce qui n'est pas très élogieux pour son intelligence. Un autre capitaine de corvette, Charles Dard, était dit Tout court. Simple et de bon goût, ce surnom fait allusion aux autres d'Harcourt, d'Arvieux, et Darlan cités plus haut. Pour découvrir pourquoi l'on appelait l'amiral De Penfentenyo de Kervéréguin Bidon Shell, il faut à la fois se reporter aux anciennes publicités de la marque, (voir ci-contre) et savoir que pour cet officier catholique breton doté d'une nombreuse famille, « chaque goutte comptait » en effet ! À propos de catholique, l'amiral Thierry d'Argenlieu, en religion père Louis de la Trinité, était appelé naturellement Le Carme naval. Mais également Ruolz. Pourquoi Ruolz ? Le Ruolz était un alliage de cuivre, nickel et argent en vogue au début du vingtième siècle pour la fabrication des couverts. Au figuré, c’était... du toc. Donc le Ruolz « tient lieu d’argenterie » par un contrepet approximatif et proche de l'à peu près avec Thierry d’Argenlieu.

Calembours et contrepets

L'amiral Salaün, dit Vidu
D'autres sobriquets utilisent les calembours, par addition ou par soustraction de syllabes. C'est le cas de celui du contre-amiral Jacques Avice, dit La vis sans fin. Il faut dire qu'il dépasse tout le monde d’une tête sur les photos. Je me souviens que le surnom de l'amiral Salaün était parmi mes préférés quand j'étais jeune. On l'appelait en effet Vidu. Pour comprendre, il faut savoir que le nom breton Salaün, qui veut dire Salomon, se prononce « Salun ». Le calembour Salaün dit Vidu prend alors tout son sens. Passons au Chef d'État-Major à l'Inspection générale des Forces Maritimes et Aéronavales dans les années 50, qui s'appelait Hamel. Il devait trouver son surnom d'Oscar un peu collant... L'histoire ne dit pas si celui de Pelure faisait pleurer Doignon, capitaine de vaisseau et commandeur de la Légion d'Honneur, ni si Hue appréciait qu'on l'appelle Cocotte. En revanche Abel pouvait se satisfaire d'être appelé L'émir, ça ne devait pas être pour des prunes !

Signature du Concordat
Les exemples de soustraction de syllabe ne sont pas très variés, car c'est étrangement toujours un peu la même syllabe qui a tendance à disparaître : je ne prendrai que deux exemples : celui de l'amiral Corda, surnommé 1801. (Il faut bien sûr se souvenir de ce qui s'est passé le 15 juillet 1801 !) et celui du capitaine de corvette Py, surnommé grenadine, car Picon-grenadine. C'est un peu différent pour Houette, dit Arachide, car là, c'est deux syllabes qui sont sous-entendues !

J'ai gardé pour la fin les contrepèteries, pour lesquelles j'ai toujours eu un faible. Le fameux Roquebert, dit Camenfort, nous apporte ses deux fromages sur un plateau contrapétique. Quant à savoir quel était ce Roquebert… Il n’y en a pas moins de cinq dans l’annuaire mais aucun n’y est répertorié comme amiral ! Ce n'est pas le cas de Charles Salmon, dit le montre-amiral, ni de l'amiral Galleret dit La Faillite, ni de l’amiral Vatelot, frère de l’illustre luthier, qui était sans conteste un Matelot de valeur. Ni du contre amiral Marius Cayol appelé Caïus Mariolle. Mais j'ai cherché en vain un Testoris dit Cliticule. J'aimerais tant qu'il ait existé !

09 février 2014

Le sein des Amazones

L'article suivant est paru dans le numéro 26 du Correspondancier du Collège de ’Pataphysique
daté du 15 sable 141 (15 décembre 2013).

***

Le 9 décervelage 140 (16 janvier 2013 vulg.), le HamburgerMorgenpost fit état d’une inquiétante étude réalisée par l’Oberfeldarzt Björn Krapohl, chef du service de chirurgie plastique et de chirurgie de la main à l’hôpital des forces armées allemandes. 

Bien que rasé de près, cet « amazone »
ne fait pas illusion. Le visage, le biceps
et les mollets sont mâles, sans même parler
de la protubérance sous la jupette.
Ce professeur constatait que sur deux cent onze patients mâles opérés des seins en six ans, trente-cinq d’entre eux étaient issus du Wachbataillon, un corps de gardes d’élite présent lors des cérémonies officielles allemandes. Parmi ces trente-cinq gardes, vingt-six présentaient une hypertrophie de la poitrine à gauche, soit 74 %. Le praticien établit en conséquence une « corrélation significative » entre l’activité de ces militaires et la gynécomastie du côté gauche et transmit illico les conclusions de son étude au ministère concerné. 

De quelle activité s’agissait-il ? De celle de plaquer de façon répétée leur Karabiner 98 K (un Mauser) sur le côté gauche de la poitrine, lors des exercices militaires, précise le Hamburger Morgenpost. L’excitation fréquemment réitérée de cette zone provoque en effet une sécrétion hormonale se traduisant par un amas relativement important, puisque le sein gauche ainsi traité peut parvenir à remplir un bonnet C de soutien-gorge. La correspondance amas-zone est en tout cas clairement établie.

Cette découverte kapitale conduit le pataphysicien à s’interroger, comme le fit Plutarque, sur la réalité ou la véracité du mythe des Amazones, ou au moins à le relire à la lumière verte de sa chandelle. En effet, comme il le note et comme chacun le sait, ces féroces viragos n’hésitaient pas à brûler le sein droit de leurs filles ou à se couper le leur, dans le but de mieux tirer à l’arc. Considérant les corps ainsi obtenus et s’appuyant sur le principe d’équivalence, il pose donc l’égalité suivante : 

(torse féminin) – (sein droit)  = (torse masculin) + (sein gauche).

Cela voudrait-il dire que les soldats de la garde d’élite d’Angela Merkel sont des femmes mutilées ? Pas du tout, mais bien plutôt que les intrépides guerrières de la mer Noire, qui ont tant fasciné Homère, Virgile, Hérodote et Quintus de Smyrne, n’étaient en réalité que de vulgaires troufions… 

Le Wachbataillon à l’entraînement

À force de bander leur arc et de frotter leur avant-bras contre un mamelon viril, les militaires scythes, plagiant par anticipation leurs collègues allemands, virent avec honte et effroi se développer sur leurs torses velus une excroissance féminine, et cette excroissance trompa facilement, on le conçoit, Bellérophon, Achille, Héraclès, Thésée, Priam et autres héros grecs confrontés à leurs troupes belliqueuses.

Un problème de symétrie


À ce point de la démonstration, le pataphysicien se heurte à un problème de symétrie. En effet, se dit-il, si les archers scythes tenaient leur arme de la main gauche et la bandaient de la droite, c’est logiquement le sein droit qu’ils auraient dû voir pousser à force de sollicitation pectorale. Celui précisément que se coupaient les Amazones ! 

Écartant l’hypothèse, sans fondement historique, d’une vision des Amazones dans le miroir du bouclier d’Athéna, comme celle d’une armée de Méduses contre lesquelles marcheraient à reculons des troupes de Persées, le pataphysicien, avec méthode, en arrive à la seule conclusion possible : les soldats scythes tenaient leur arc de la main droite et tiraient avec la gauche. 

Cela n’a rien d’extraordinaire. Des histoires comparables sont d’ailleurs décrites dans d’autres écrits antiques. Par exemple, les Benjaminites, tribu sanguinaire s’il en fut, tiraient à la fronde du côté gauche comme il est écrit : 

Dans toute cette armée, il y avait sept cents hommes d’élite gauchers.
Tous ceux-ci, avec la pierre de leur fronde,
étaient capables de viser un cheveu sans le manquer
.
(Bible de Jérusalem, Jg 20:16.)

Et s’ils avaient tiré à l’arc plutôt qu’à la fronde, ç’aurait été bien évidemment du même côté.
Selon toute probabilité, les fières Amazones étaient donc des gauchers.

04 février 2014

La Complainte du Mur (Le Mur XXI)


À mon beau vélo je chantais l’aubade
En fixant mon mur
Qui est tout pourri plein d’estafilades
C’est un très vieux mur
Lorsque tout d’un coup ah quelle cagade
Au lieu de ce mur
Au-delà du haut de la balustrade
Là ouétait mon mur
Je vois une sorte de palissade
Tout contre le mur
Et dessus des gens risquant la glissade
Qui grimpent au mur
Leur marteau les suit dans cette escalade
Je crains pour le mur
Eux s’équilibrant sur l’étrange estrade
Attaquent le mur
De leurs gestes durs et pleins de saccades
Décapent le mur
Cassant le crépi ce qui le dégrade
Tout nu est le mur
Quelques jours après c’est la mascarade
Pour ce pauvre mur
Avec de la chaux qui est d’un blanc fade
On enduit le mur
Regardez-les donc passer la pommade
Sur ce triste mur
Comme s’ils le tartinaient de brandade
Honte sur le mur
Pourquoi donc du blanc et pas du vert jade
On se fout du mur
Ah non mais vraiment ça me rend malade
Quand je vois ce mur
Ce ravalement le change en façade
Je n’ai plus de mur
Dites moi que c’est une galéjade
Rendez-moi mon mur
Plus jamais je n’écrirai de ballade
Sur ce foutu mur
D’écrire en effet cela me dissuade
J’suis devant un mur
Et ceci est ma dernière tirade
En l’honneur du mur
Mon projet réduit en capilotade
Meurt avec le mur.


03 février 2014

Secrets de famille dans Le Chiendent

Ma découverte de Raymond Queneau date de l’adolescence. À quatorze ans, on retient tout et je connaissais déjà par cœur Les Fleurs du mal de Baudelaire, dont je me récite encore certains poèmes, la nuit, en cas d’insomnie (ce qui est assez fréquent). Queneau m’apparut à la même époque avec les Exercices de style, dans la belle édition de 1963, illustrée des exercices typographiques de Massin et de ceux, graphiques de Carelman. Elle avait été précédée du disque des Frères Jacques que j’écoutais en boucle. C’est de ce temps-là que je sais par cœur le « Latin de cuisine » Sol erat in regionem zenithi, et calor atmospheri magnissima, etc., que le quatuor chantait en grégorien, ce qui nous faisait mourir de rire.
 
La réponse de Queneau
(cliquer pour agrandir)
J’osai envoyer à Queneau un exercice supplémentaire, que j’appelai Version latine, et qui était une traduction du « Latin de cuisine » truffée exprès d’une jolie collection de barbarismes et de solécismes. Je l’avais écrite sur une copie d’écolier et mon père avait joué le prof, peu avare d’encre rouge et d’annotations féroces dans la marge. Contre toute attente, Queneau me répondit. Il devint mon idole et Le Chien à la mandoline, paru en 1965, mon livre de chevet. Avec un de mes cousins, qui partageait cette passion, nous récitions comme une litanie la Complainte à chacune de nos rencontres.

Cinquante ans plus tard, la passion est toujours aussi vive mais moins solitaire, car j’ai depuis rencontré d’autres fondus de Queneau, oulipiens, pataphysiciens, universitaires, voire tout ça en même temps. C’est en compagnie de quelques uns d’entre eux que j’ai participé, en novembre et décembre 2012, à un colloque international à Liège, sur le thème de la famille, ou plus exactement : « Parentés, Raymond Queneau et l’esprit de famille. » Le thème m’a tout de suite évoqué Le Chiendent, le premier roman de Queneau, que j’ai lu au bas mot une quinzaine de fois. C’est un roman passionnant, qu’on peut déchiffrer au moyen de plusieurs grilles de lecture et dont le sens me semble inépuisable.

J’ai donc écrit ce texte, trop long pour figurer tel quel sur Blog O'Tobo, mais que l’on peut feuilleter en cliquant sur l'image ou sur le lien ci-dessous, et même télécharger en PDF*, pour peu que l’on s’intéresse à Queneau et qu’on ait aimé le Chiendent. Il s'intitule Une famille qui cloche. Secrets de famille dans Le Chiendent. J'ai très rapidement rappelé, dans l'Avertissement, l'action et les personnages du roman de Queneau, histoire de rafraîchir les mémoires.

* On peut aussi  accéder au PDF sur GoogleDocs.