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24 octobre 2014

Le Cornet et les femmes



Cette présentation a été faite lors du XVIIIe colloque des Invalides, le 24 octobre 2014,
au Centre culturel canadien, rue de Constantine à Paris.


La seconde partie du XIXe siècle voit le début du travail féminin : les figures de la dactylo, de l’infirmière, de l’institutrice, de la demoiselle de magasin ou de celle des postes apparaissent peu à peu à côté de celle de l’ouvrière.



En 1906, les femmes forment déjà 38 % de la population active. Marie Curie enseigne à la Sorbonne. La guerre de 14 ne fera ensuite qu’amplifier le phénomène. L’identité masculine bourgeoise, bousculée, trouve alors un refuge dans l’amitié virile… c’est du moins ainsi qu’on pourrait interpréter la création du Cornet.

Fondé par les Montmartrois Georges Courteline, Paul Delmet, Bertrand Millanvoye et Albert Michaut en 1896, le Cornet est l’une des 500 goguettes (sociétés artistiques et littéraires) de la capitale, où fleurit cette vogue. Mais c’est une goguette de notables. Contrairement à la plupart des goguettes modestes, les femmes n’y sont en effet pas admises, sinon comme invitées si elles sont chanteuses, comédiennes, ou… strip-teaseuses. 



On chante et on boit au Cornet, comme dans toutes les goguettes. On y tire une loterie de charité, on déclame, on se soutient moralement. On mange, entre amis poètes, auteurs dramatiques, musiciens, médecins, chansonniers, commissaires de police, graphistes. 

Menu de M. Neumont pour le Cornet

On tire les dés pour désigner le prochain président du dîner mensuel. Et surtout, l’on cause de femmes et l’on dessine des femmes. 


Les nombreux peintres, illustrateurs ou caricaturistes qui font partie du Cornet rivalisent d’imagination pour réaliser les menus qui ont fait la réputation de la goguette. Les femmes y figurent, plus ou moins nues et dans des positions scabreuses.


Parmi les plus talentueux des auteurs de ces fameux menus, figurent Maurice Neumont qui en a réalisé cinquante-six, et Jules Grün dont voici un menu,


et un autre :

Enfin seule ! mon mari est au Cornet.

Après la guerre de 14, les cornettistes finiront par admettre dans leurs statuts la présence des dames… une fois tous les trois mois ! Mais ils continueront, imperturbables, à perpétuer l’ordre établi qui range d’un côté les respectables et de l’autre les respectueuses.

Aux premières, on adresse les madrigaux les plus mièvres, les plus sucrés et les plus fleuris, comme ceux d’Antoine Paul Taravel (alias Xavier Privas),

« Les fleurs, ô mon amie, ont de petites âmes
Faites d'un idéal parfum de volupté
Qui vivent en triomphe et meurent en beauté
Sur les seins en émoi des blondes jeunes femmes »
tandis qu’on fête les secondes par des illustrations lestes, des chansons grivoises ou des célébrations débridées.




« Extasiés, tous les membres du Cornet étaient tendus vers cette vision de rêve,
et les yeux sortaient de l'orbite. »


Cependant, parmi les cornettistes, les policiers et les médecins sont, par leur profession, plus au fait des réalités quotidiennes des femmes, même s’ils se montrent parfois d’une naïveté désarmante. C’est le cas du bon docteur Laborde, qui donnera son nom à une célèbre tétine, du docteur Pierre Robin, stomatologue et promoteur de la tétée orthostatique, 



du docteur Étienne Albert-Weil, auteur du courant continu en gynécologie, qui « soignait les vierges folles à Saint-Lazare » avant d’inventer une méthode de traitement de l’hypertrichose entraînant la « disparition des femmes à barbes »,


et du docteur Foveau de Courmelles, illustre électrothérapeute, inventeur du curetage électrique, immortel auteur de La vaginite et son traitement

 


Zoomons sur ce dernier : inquiet du sort des demoiselles de magasin dont il constate hélas, en tant que gynécologue, les affections vaginales diverses, il les attribue non à leur inconduite mais à leur profession :


en effet écrit-il, la station verticale prolongée entraîne chez elles « la pesanteur des organes », laquelle provoque la « béance de la cavité vaginale », « qui s’entrouvre et laisse passer l’air, avec ses poussières et ses germes. » Le traitement est évident : c’est « la suppression de l’inutile labeur féminin. »


Mais c’est à Charles Péchard, commissaire de police comme Albert Michaut, que les femmes doivent le plus. 




En effet l’auteur des Scélératesses licites, traité de friponnerie à l'usage des honnêtes gens, des Zigzags de l’amour et des Jeux de l’amour et de la police, publie à leur intention une méthode de jiu-jitsu illustrée, dans un but de self defense.
Elle démontre, au moyen de plusieurs photographies éloquentes, que le corset, la robe longue et les fanfreluches n’empêchent ni la détermination ni les coups de genou dans les joyeuses.




On comprend, dans ces conditions, qu’il ait fallu interdire le Cornet aux dames.



04 février 2013

L'alcool de la comtesse

Sophie de Ségur,
née Rostopchine

Parmi les nombreuses anagrammes de La comtesse de Ségur, on a Est sage sur le Médoc*. Sur le Médoc, peut-être, mais alors, sur le reste ! 
Le nombre des boissons alcoolisées imbibant les pages des romans de Sophie de Ségur (née Rostop tchin-tchin ?) est impressionnant. Pas un seul de ses ouvrages, pourtant destinés aux enfants, qui ne comporte quelque allusion ou anecdote concernant l’eau de vie, le vin, le cidre ou les liqueurs diverses. 
Cela peut surprendre aujourd’hui, lorsqu'on connaît l’intention éducative de l’auteur. À moins qu’il ne s’agisse justement d’un projet pédagogique ! Penchons-nous donc sur les bons et les mauvais usages de l’alcool, enseignés par Sophie à ses petits enfants. 


Bon : L’eau de vie

L’eau de vie, la vraie, celle qui est faite à partir de vin, de cidre ou de fruits, est bonne, comme son nom l’indique : Nanon, la servante du curé, a raison d’en mettre dans le café de son maître qui se dévoue pour les pauvres, le pauvre. Et les commères de La Sœur de Gribouille ont besoin d’eau de vie en guise d’antidote pour veiller un mort pendant toute une nuit. C’est en quelque sorte un fortifiant naturel. Dans son opuscule La Santé des enfants, Sophie recommande d’ailleurs d’en frictionner matin et soir les bébés rachitiques pour fortifier leurs reins et leurs jambes. Le Dictionnaire français illustré des mots et des choses, 1884, montre que ce traitement n’a rien d’exceptionnel : « On l’emploie en frictions pour calmer les douleurs et rendre de l’énergie aux organes ». Excellent antiseptique, l’eau-de-vie est aussi employée en gargarismes pour les inflammations de la sphère ORL. 

Bon : Le cidre 


Jean qui grogne et
Jean qui rit
Le cidre est bon aussi : le brave Moutier de L’Auberge de l’ange gardien n’hésite pas à en abreuver les petits Jacques, six ans, et Paul, trois ans. Une sympathique aubergiste en donne une bouteille pour la route aux jeunes Jean qui grogne et Jean qui rit qui doivent rallier Paris à pied, car, leur-dit-elle, « c’est plus sain que de l’eau quand on a beaucoup marché ».Trois verres de cidre par repas, c’est la ration normale de l’écolier de La Fortune de Gaspard. Le bon curé qui découvre une petite fille abandonnée et affamée lui donne du pain, du raisiné et du cidre. (Jean qui grogne et Jean qui rit). Le cidre peut être coupé d’eau, mais pas trop, car il devient alors un affreux mélange, celui que boivent Charles et les enfants de la pension d’Un Bon Petit Diable. Notons que c’est à l’époque de la Comtesse de Ségur que la consommation de cidre atteint son apogée en France. Jusqu’à la Grande Guerre, c’était la deuxième boisson nationale après le vin. 

Bon : Le vin

Le vin est excellent, il a valeur d’aliment. Le Général Dourakine en régale ses hôtes, et c’est un connaisseur ! Aux noces d’Elfy et de Moutiers, on boit madère, bordeaux-laffite [sic], bourgogne, vin du Rhin, le tout de première qualité. La Madame Fichini des Petites Filles modèles garde toujours un flacon de vin dans son cabinet de toilette, car c’est, comme l’eau de vie, une sorte de médicament. 
Les enfants peuvent boire du vin, surtout s’ils sont un peu malades, à condition qu’il soit plus ou moins coupé. On appelle cela de l’eau rougie. Cette habitude de donner de l’eau rougie aux enfants s’est poursuivie, je peux en témoigner, jusque dans les années soixante. Pour les fêtes, on autorise même le champagne, et s’il tourne un peu la tête, c’est à cause de sa mousse — et non pas parce qu’on le boit après dix verres de vin. 
Quand le vin est très fin, les domestiques le volent : dans Le Dîner de Mademoiselle Justine, on les voit arroser leurs huîtres de Sauternes, et leur chevreuil de bordeaux et de Volnay. Le Malaga ira avec les biscuits. 

Mauvais : l’excès, le mélange, le frelatage

Ce qui est mauvais, en revanche c’est l’excès, le mélange, et le frelatage. L’excès est le triste apanage des êtres sans force d’âme, veules, incultes et paresseux, ou des étrangers ignorants des mœurs françaises. 
Les domestiques voleurs du Dîner de Mademoiselle Justine, privés de la culture nécessaire pour bien les apprécier, accumulent les vins : « Ils ont des airs qui m’ont fait peur : Jules buvait à même la bouteille ; ils parlent et chantent tous à la fois ». C’est ce qui leur vaudra d’être confondus : « Votre ivresse ne vous sera pas une excuse », dit leur maître furieux. 
L’ivresse est au contraire une excuse pour Diloy le chemineau, que l’abus du « fil en quatre » porte à fouetter les petites filles impertinentes. On le lui pardonne, parce qu’il est bon et se repent de s’être grisé, comme on pardonnera au bon Frédéric, intentionnellement saoulé par Le Mauvais Génie, Alcide. 
Les Polonais ont déjà bonne réputation de buveurs si l’on en croit Les Deux Nigauds : Mme Bonbeck, qui leur sert à boire, plaisante à ce sujet : « Peu de vin, beaucoup d’eau, dit-elle en riant ; c’est mon régime et celui de ma bourse. […] Ça ne vous va pas, eh ! les Polonais ? Vous aimeriez mieux beaucoup de vin et peu d’eau, pas vrai ? » C’est également la nature russe de Dourakine (dont le nom vient de dourak qui signifie idiot) qui le porte à l’excès, mais cela fait plutôt rire, car il est bon et généreux. Mr Georgey, l’Anglais du Mauvais Génie, ne maîtrise pas du tout l’usage de nos vins :
« — Oh ! yes, vous donner le turkey ; et pouis du claret (bordeaux) blanc, rouge ; bourgogne blanc, rouge. Le garçon apporta le dindon et les quatre bouteilles du vin demandé. »
Ce sera un jeu d’enfant que de le saouler pour le dépouiller. 
Quant au pauvre Jeannot, le Jean qui grogne, il finira mal : « Un jour il tomba malade, à force de boisson et d’excès. Ses maîtres s’en débarrassèrent, comme font les maîtres insouciants, en l’envoyant à l’hôpital. » 
L’excès de cidre — on en buvait jusqu’à vingt litres au moment du battage du blé — pousse le père de l’infortuné Gaspard à le battre, comme le blé : « Il ne me touche plus, mais quand il a bu trop de gros cidre, ce qui lui arrive souvent, tu sais, il gronde encore ma mère », lui raconte plus tard son frère Lucas, resté à la ferme que Gaspard a fuie. 
L’excès d’eau de vie peut même tuer, comme en témoigne l’anecdote des Bons Enfants où un père pédagogue saoule des poules avec de l’avoine trempée d’eau de vie ; c’est pour prouver par l’expérience aux jeunes incrédules qu’on ne leur a pas menti en leur racontant l’histoire d’un cochon ivre-mort après avoir mangé du moût de cassis. 

Comment tuer un cobaye
Les mélanges ne tuent pas, mais ils rendent sérieusement malade : le jeune Léonce, un autre des Bons Enfants, prend par mégarde du vin blanc pour de l’eau qu’il boit après son vin rouge : la tête lui tourne. Envoyé au lit avec quelques gouttes d’alcali, il fait le tour du cadran. 

Ce mélange redoutable, le perfide Alcide l’emploie pour saouler ses victimes, comme Mr Georgey : « Alcide commença à mélanger le vin blanc et le vin rouge pour le griser plus sûrement ». Mais il fait pire encore : pour voler et perdre Frédéric avec lequel il est engagé au 102e Chasseurs d’Afrique qui combat en Algérie, il lui fait ingurgiter des « liqueurs, travaillées avec de l’esprit de vin » ce qui en augmente le degré alcoolique. L’esprit de vin, c’est de l’alcool industriel issu de betteraves ou pommes de terre — donc mauvais selon la classification en vigueur. Le naïf Frédéric boit tous les toasts qu’on lui propose, à la santé de ses parents, de ses futurs galons, du lieutenant colonel, du capitaine, du lieutenant. Quand Alcide, ivre aussi, donne un coup de poing au maréchal des logis malgré l’avertissement : «Un soldat qui porte la main sur son supérieur, c’est la mort !», Frédéric, pour le délivrer, bouscule aussi l’officier. Devant le conseil de guerre, avec Mr Georgey comme avocat, et au vu de ses antécédents, Frédéric est acquitté car il est fondamentalement bon, il gagnera ses galons en se battant contre les Arabes et ne boira plus qu’un seul verre à chaque repas.

Le soldat Alcide est mauvais et ne montre aucun repentir. Condamné à la dégradation suivie de la peine de mort, il sera exécuté, c’est bien fait. 

On voit donc que Sophie, sans jamais effrayer ni dégoûter, mais en faisant rire tout en décrivant la vie quotidienne de son siècle, réussit à délivrer à ses jeunes lecteurs un message pédagogique. Et ça marche : ma première lecture sans images fut, à quatre ans, un roman de la Comtesse de Ségur, et depuis… je bois ! 

***

*Il y a aussi : La muse des cortèges, Secrets mous de l’âge, Germes de cassoulet, et curieusement, Usager des télécoms. Et beaucoup d’autres encore. 

NB. J'ai lu une version de ce texte — légèrement plus courte pour tenir dans les 5 minutes de rigueur —  au dernier colloque des Invalides, dont le thème était précisément l'alcool.

20 novembre 2011

Crime raté au XVe colloque des Invalides

A.C pendant son intervention
La veille de son intervention au XVe colloque des Invalides, Alain Chevrier, qui devait traiter à 14 h et en 5 minutes de « l’éloge du crime chez les surréalistes », m’avait envoyé un mail mystérieux que je cite : « peux-tu apporter ton matos photographique et te tenir prête à fixer mon image à la fin de mon intervention (14 h 05), où je menacerai le public d'un revolver (en plastique) ». À quoi je lui avais répondu sur le même ton que je pensais plutôt devoir prévenir la police. 

Toujours facétieux, notre ami avait en effet prévu de terminer son intervention — par ailleurs très érudite — sur la célèbre phrase d’André Breton : « L'acte surréaliste le plus simple consiste, révolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu'on peut, dans la foule ». Il aurait à ce moment précis sorti son pistolet de sa poche, et, le brandissant depuis l’estrade, en aurait fait péter une ou deux cartouches aux oreilles du public dont les ho ! et les ha ! l’auraient intensément réjoui, ainsi que l’auditoire. 

Las ! Cette excellente idée ne put être mise en œuvre. 

Car pour se prémunir contre les menaces terroristes de ces temps troublés, le centre culturel canadien, hébergeur du colloque, qui relève de l’ambassade du Canada en France, et se trouve être par là même une cible potentielle, s’est récemment équipé d’un matériel sécuritaire dernier cri, digne des aéroports internationaux. D’un côté, un portique sonnant à la moindre limaille, de l’autre un tapis roulant recueillant d'une part les sacs et serviettes destinés à être radiographiés en couleurs dans leurs moindres détails, d'autre part le bac plastique contenant les montres, clés, portables etc. traités à part, le tout surveillé par une équipe de cerbères en uniforme à la physionomie nettement moins culturelle que le centre en question, insensibles aux manifestations d’amabilité, et dont on était fondé à mettre en doute le sens de la plaisanterie sinon à craindre la fouille au corps. 

À la vue de la sophistication extrême de l’appareil, qui n’aurait pas manqué de révéler la forme caractéristique de son arme — certes factice — aux yeux de ces dragons, notre ami sentit le sang lui descendre dans les talons. Comment allait-il expliquer à ces portiers patibulaires la présence d’un révolver dans sa sacoche ? Quels arguments invoquerait-il pour justifier son innocence ? Comment se sortirait-il de l’affreux quiproquo et du scandale qui découlerait de la terrible découverte, sachant qu’il se trouvait peut-être en territoire canadien sur le sol français, et allez savoir quelles sont les lois de ce pays ? Toujours est-il que, ni une ni deux, il rebroussa chemin et jeta le jouet, enveloppé dans du papier journal, dans la première poubelle publique venue.

21 novembre 2010

La suite dans les Actes !

Le 14e colloque des Invalides se tenait vendredi dernier au Centre culturel canadien, sur le thème Films et plumes. Vous connaissez la contrainte ? Cinq minutes, pas une de plus, par intervenant. Cette forme inhabituelle a pour effet de rendre le colloque toujours passionnant, parce qu'on n'a jamais le temps de s'y emmerder.
Certes, il est des universitaires qui ont du mal à changer leur rythme habituel et qui, perdus dans leur idée, ne voient pas s'avancer, inexorable, celui qui leur coupera le sifflet par ces mots sans pitié : «la suite dans les Actes!» La salle rigole et le pauvre orateur le prend plutôt bien, de toutes façons c'est chaque année son problème.

C'est Alain Chevrier qui a démarré cette année, et tout essoufflé par l'effort qu'il avait dû fournir pour arriver à l'heure de sa province, il a débité dans les temps impartis son texte Cinépoésie sur les poètes et le cinéma, conviant successivement et sans respirer Apollinaire, Soupault, Aragon, Cendrars, Desnos, Péret, Prévert, Cocteau, Michaux, Isou, Queneau (Ah! le chant du Styrène...), Grangaud, Gleize, Alféri, et Baetens.

Daniel Zinszner lui a succédé, évoquant le professeur Frœppel (oui, celui de Tardieu), pour suggérer la création d'un indice ϰ (kappa) de cinématographitude des textes, destiné à mesurer leur capacité à produire des images mouvantes. Sur cette échelle de 1 à 10, le sonnet en X de Mallarmé aurait un ϰ de 0,76 alors que Les Trois mousquetaires flirteraient avec le 9,99.

Marc Décimo, qui a un don pour dénicher les choses curieuses, a enchaîné sur Michel Bréal au cinéma, montrant à l'écran de délicieux petits films d'époque, muets bien entendu, dont une conférence, désopilante à regarder, du fameux linguiste dont on adore les yeux malins.

Avec Paul Schneebeli, on a abordé sous le titre Imperia et Tue-la-Mort le domaine passionnant du cinéroman des années 1904 à 1935, et des rapports marketing étroits entre films et journaux de feuilletons comme le petit Parisien, dont le tirage, ainsi attisé par le cinéma, put atteindre 1 million d'exemplaires par jour.

Claude Makowski a ensuite abordé la Physique du film, d'abord avec le nitrate de cellulose qui brûlait bien dans les incendies, puis avec l'acétate de cellulose, pas plus durable et puant l'acide acétique, pour s'inquiéter de l'avenir des supports numériques actuels.

Christophe Bourseiller a évoqué en Debord Celui qui tourne et détourne, finalement rattrapé par le Beau comme en témoignaient les magnifiques extraits qu'il nous a passés.

Françoise Gaillard nous a révélé les films de cul que Flaubert se projetait dans sa tête (c'est à dire dans ses avant-textes), et notamment à propos de Salammbô, qualifié par lui-même de « baisade sous le péplos ». Comme je sors de l'expo Gérôme, je comprends mieux.

J'attendais après la pause café Alain Zalmanski, qui chaque année s'attache à détourner le sujet et qui cette fois nous a montré une liste d'images de films dont le titre contenait le mot « plume », depuis Plumes de cheval des Marx Brothers jusqu'à certaine Plume perverse classée dans le « charme ».

Henri Béhar, grand spécialiste du surréalisme, avait préparé une étude sur Roger Vitrac, le retour de manivelle. Il a été coupé par le gong des 5 min, mais a pu citer un de ses dialogues dont je me rappelle ceci : « je méprise l'argent, alors il se froisse ».

Avec Pascal Durand c'est Mallarmé qui déclare à propos d'un projet de livre illustré : « je suis pour — aucune illustration. Mais si vous employez la photographie, que n'allez vous droit au cinématographe ? ».

Anne-Violaine Houcke a enchaîné avec Pasolini ad bivium, montrant le dynamitage méthodique du classicisme grec par le cinéaste du trivial au sens propre (le carrefour des trois voies où se tient la prostituée).

Jean Vallier a poursuivi avec les rapports entre Losey et Duras (leur correspondance est conservée à Londres) et les échecs successifs de leurs tentatives de collaboration.

Dominique Noguez s'est ensuite moqué des écrivains coincés, méfiants, coquins et givrés face au cinéma, qu'ils condamnent a priori (Duhamel), ou dans lequel ils voient une émanation de la plus basse humanité (France). Sans parler de Suarès qui parle d'un art de singe. Alain et Proust restent réservés. Aragon, Picabia, Desnos et même Colette feront basculer la culture du côté du nouvel art.

À la table du déjeuner, partagée avec mon amie Sophie et Philippe Didion, j'ai appris de ce dernier une récidive en plagiat de « gîte pour clébard », hin hin hin, qui m'a honteusement réjouie (1).

Un peu alourdis par le confit de canard aux pommes sarladaises, nous avons écouté Yves Thomas nous parler de Louis Feuillade et de Paris aux pieds de Fantômas.

Puis Marc Dachy nous a montré un étonnant film de Man Ray, monté en catastrophe à partir de pellicules impressionnées directement par l'ombre d'objets éclairés (sans que les objets la touchent), et de séquences de  vraies images filmées à la caméra.

Maurice Culot a parlé des rapports de Marcel Lherbier avec Georgette Leblanc, 54 ans, la sœur de Maurice et l'égérie de Maeterlinck, dont il s'éprend à 26 ans alors qu'il sort avec sa nièce, tout en étant homosexuel, enfin je n'ai pas tout compris.

Olivier Salon a assumé totalement et sans vergogne aucune son hors sujet en nous offrant un beau présent plutôt coquin sur les lettres de Films et Plumes, intitulé Les sept mille puits. Genre « le lit est le lieu usité, le slip étui fesse et festif etc.»

Bernard Girard a parlé du ciméma lettriste et des cinéastes lettristes. Mais j'ai eu comme une baisse d'attention, là.

Jean-Michel Durafour a nettoyé de façon salutaire quelques malentendus sur Kafka vu uniquement comme victime de la bureaucratie, en montrant qu'il allait au ciné comme à la noce, lisait Paul Bourget, allait au bordel comme tout le monde et écrivait aussi des trucs pornos.

Crevée par une récente opération et les médicaments y attenant, j'ai failli partir à la pause café mais j'ai bien fait de rester.

C'est Rohmer qui a repris le marathon avec Noël Herpe. Rohmer écrivain ? Ou Rohmer adaptateur d'œuvres littéraires qu'il respecte à la lettre comme la Marquise d'Ô, Perceval le Gallois, l'Astrée. On regrette qu'il n'ait pas mené à bien son projet des Petites filles modèles.


Alice d'Andigné a mené tambour battant son intervention en 5 min pile sur le thème Plus c'est court moins c'est long  et s'est interrogée sur les standards de durée, observant qu'avant ces standards le cinéma prenait les œuvres à bras le corps.

Sima Godfrey, toujours brillante, a orienté son intervention sur les Indiens de cinéma et leurs coiffes de plumes, que la plupart des vrais Indiens, sauf les Sioux, n'ont jamais portée. Ou comment grâce au cinéma, l'Indien en est réduit à des plumes.

À tout seigneur tout honneur, le mot de conclusion est revenu à Nelly Kaplan, en pleine forme, avant une table ronde et rondement menée comme le reste, où l'on a beaucoup parlé de Proust, de ses critiques contre le cinéma et de sa lanterne magique.

La suite dans les Actes ! Ils seront publiés, comme les précédents,  aux éditions du Lérot, 16140 Tusson.

(1)  Extrait des Notules dominicales de Culture domestique de Philippe Didion : En feuilletant Livres Hebdo : Découvert dans la page "Annonces classées", sous la rubrique "Divers" : "Dans L'odyssée Cendrars (Ecriture, 2010, pp. 190-192) M. Patrice Delbourg a utilisé un long passage de l'article de M. Jérôme Meizoz "Blaise Cendrars antisémite" (Le Courrier, Genève, 5 avril 2007), sans le créditer. Le présent avis tient lieu d'accord entre les parties." Ce n'est pas la première fois que l'intéressé, qui aime tant les calembours qu'on a du mal à ne pas le surnommer Patriche Delbourg, se fait prendre les doigts dans le pot de confiture.