03 janvier 2014

Pataphysique et aéronautique, histoire de mon grand-père

Extrait du Répertoire général de bio-bibliographie 
bretonne, de René Kerviler, bibliophile breton, 
tome douzième, Rennes, 1900.
Un Deniel, des Denielou. Ce pluriel (breton) forme un nom assez singulier pour qu’on le trouve régulièrement dysorthographié en Daniélou, Denilou, Dénéliou, etc. Ce nom apparaît pour la première fois, en ce qui concerne mon grand-père, dans le Journal des débats du 29 août 1909, parmi ceux des « nommés élèves de l’École Navale à la suite du concours de 1909. » Albert-Jean-Renou Denielou, donc, né le 25 novembre 1890, a été reçu à l’École Navale vingt et unième sur cinquante-neuf, un rang honorable.

À l'École navale
Il s’engage par là dans le cursus normal de tout officier de marine et se retrouve Enseigne de vaisseau de 2e classe (EV2) le 5 octobre 1912, affecté au port de Brest. Il navigue d’abord à bord du torpilleur Dunois, puis l'hebdomadaire Navigazette du 19 février 1914 nous apprend que l’EV2 Denielou est désigné pour embarquer à bord du Vaucluse, un aviso-transport mis à flot en 1901, trois mâts et une cheminée. À cette époque, le chef d'État-major de la Marine s’appelle l'amiral Merveilleux-du-Vignaux, ça ne s’invente pas.


Le Vaucluse


Pildir

L'insigne de Pilote de dirigeable,
mêlant l'ancre et les ailes
Combien de temps mon grand-père reste-t-il à bord de ce bâtiment et comment est-il amené à quitter la mer pour les airs, à passer son brevet de « pildir », pilote de dirigeables ? Sans doute les besoins de la guerre, déclarée en juillet 1914, ont-ils décidé de sa carrière. Toujours est-il qu’en 1917, il est passé EV1 (Enseigne de vaisseau de 1re classe) et on le retrouve commandant le Capitaine Caussin, un ballon dirigeable de 9 000 m3 basé à Saint-Viaud (Loire-inférieure). Son second est un officier de réserve appelé de Moras.

Mon grand-père à gauche,
son second à droite
Leur mission consiste vraisemblablement à repérer les champs de mines flottantes, voire les sous-marins allemands qui menacent la navigation maritime, et de protéger nos bâtiments en tirant au besoin de la mitrailleuse Lewis ou du canon de 47. C’est dangereux, parce que les dirigeables sont alors gonflés à l’hydrogène, particulièrement inflammable en cas d’attaque.
Ils voyagent, comme en témoigne une photo de l’Enseigne Denielou à Sidi Ahmed, la base de dirigeables de Bizerte.
Je perds la trace de mon grand père jusqu’au 6 mai 1920, date à laquelle le Journal Officiel indique que « Deniélou A.J.R., Brest, est  autorisé à rejoindre le port de Toulon à l’expiration de son congé de convalescence ». A-t-il été malade ? A-t-il eu un accident ? On ne sait pas.
Il rejoint donc Toulon mais n’y reste pas longtemps puisque le 17 février 1921, le J.O. indique que Deniélou A.J.R., Lieutenant de vaisseau, pilote de dirigeable en service à Cherbourg, part en stage de contrôle au Centre École d’Aviation Maritime (CEAM) de Rochefort. Il a donc pris du galon et va se perfectionner avant de prendre le commandement d’un autre dirigeable. Ce sera l’AT-19, du 11 juin 1921 au 1er juillet 1922.  A.T. veut-dire Astra-Torres, Astra étant la société constructrice et Torres étant l’Espagnol Leonardo Torres Quevedo, un inventeur génial, et pas seulement de dirigeables !

l'AT-19 piloté par mon grand-père
En 1923, mon grand-père est revenu à Toulon, où il commande le centre de ballons captifs. C’est dans cette ville qu’il avait rencontré ma grand-mère, une jolie Bretonne qui avait fui sa cambrousse et ses vaches pour se placer comme « demoiselle de pharmacie ». Leur troisième enfant, mon père Guy, naît le 14 juin de cette année là. Les deux précédents sont morts, l’un dans un accident de voiture, l’autre de maladie. Beaucoup plus tard, ce Guy choisira une carrière tout à fait opposée à celle de son père : il sera comme lui officier de marine, certes, mais commandera des sous-marins, pas des dirigeables ! Mais ceci est une autre histoire.

Le Dixmude

C’est également en 1923, le 21 décembre, que le Dixmude, un gros dirigeable de 68.500 m3, de type Zeppelin, capable de voler à 77 km à l’heure, est frappé par la foudre en Méditerranée entre la Tunisie et la Sicile et s’écrase avec son équipage et ses passagers, soit cinquante personnes. Le Petit Journal du 6 janvier 1924 en fit sa une avec un dessin saisissant, « l’agonie du Dixmude ». Car l’accident eut un retentissement incroyable et donna lieu à de virulentes polémiques.

Le Dixmude
Albert Denielou devait certainement côtoyer son commandant, le lieutenant de vaisseau Jean du Plessis de Grenedan, un lointain descendant de Richelieu, qui n’avait que deux ans de moins que lui. Ça n’a pas dû être drôle pour lui de se pencher sur les causes de la catastrophe qui avait coûté la vie à ses copains. Le Temps du vendredi 1er février 1924 signale en effet que la commission d’enquête sur l’accident du Dixmude « était composée du capitaine de vaisseau de Laborde, commandant le service aéronautique des frontières sud de la France, président ; des capitaines de frégate Legrodidier et Darré, du service de communication du 5e arrondissement maritime ; des lieutenants de vaisseau Beauvais commandant le centre de Cuers, et Deniélou, pilote de dirigeable, commandant le centre de ballons captifs de Toulon. » Cette commission jugeait, dans le dernier chapitre de son rapport, que la cause principale de la destruction du Dixmude était son utilisation pendant la mauvaise saison alors qu’il était vétuste et que tous les précédents rapports tendaient à restreindre ses sorties. La commission concluait « qu’en présence des ordres supérieurs réglant le programme d’entraînement et de sortie du Dixmude, la recherche des responsabilités échapp[ait] à sa compétence. » Voilà qui est bien tourné. Mon grand-père en était-il le rédacteur ? Une haute commission d’enquête est alors nommée, composée d’huiles beaucoup plus gradées, pour rechercher les responsabilités en question. J’ignore quelles furent ses conclusions. Les obsèques nationales de Jean du Plessis, dont on avait retrouvé le corps et la montre arrêtée à 2 h 27, avaient été célébrées à Toulon le 5 janvier.

Mots croisés

Quelques mois se passent puis le JO du 31 juillet 1924 nous apprend que Deniélou A.-J.-R. , Brest, Centre de ballons captifs de Toulon, lieutenant de vaisseau breveté d’aéronautique, doit remplacer au Centre Aéronautique de Rochefort le lieutenant de vaisseau Aeply. Je sais que mon grand-père est toujours à Rochefort l’année suivante car Les Nouvelles littéraires du 28 novembre 1925, dans une liste des concurrents appelés à prendre part à la finale de leur concours de mots croisés, mentionnent : Deniélou, Centre aéronautique, Rochefort sur mer, Charente inf.
L’année suivante cependant il quitte la ville car il est admis à suivre les cours de l’école de guerre navale de Toulon.

Le Chacal
Après le drame du Dixmude, les dirigeables n’ont plus la cote et mon grand-père est descendu du ciel pour retrouver la mer. Il est parallèlement (mais dans l'autre sens) monté en grade, devenant « corvettard », c'est-à-dire capitaine de corvette. Il a commandé le Chacal, à Toulon, puis a été nommé le 2 septembre 1929 au commandement du torpilleur Mangini. Le 6 septembre 1929, on lit sous le titre « Mutations », du journal breton Ouest Éclair, « Deniélou, commandant Mangini, à Bizerte, rejoindra Bizerte par le paquebot partant de Marseille le 20 septembre 1929, en remplacement du capitaine de frégate Constantin ».

Le Mangini
 Une année passe et Le Figaro du 24 décembre 1930 fait état de son avancement au grade de Capitaine de frégate. Il reprend un peu plus tard de l’altitude puisqu’on apprend par le même journal un an après, le 26 décembre 1931, que le capitaine de corvette [sic] Deniélou est détaché auprès du Ministère de l’air. Il est en fait « frégaton » depuis déjà un an, et s’il pilote à nouveau, il n’est plus aux commandes d’un dirigeable, mais d’un hydravion. 

Un FBA 130 comme celui de mon
grand-père. (Remerciements
à Robert Feuilloy)

Je l’imagine bien, dans son coucou en bois, un FBA Clerget 130, sans cockpit, le nez à l’air avec des grosses lunettes, des gants et un casque en cuir. Il survole souvent les paysages de Provence, dont il connaît et apprécie la flore et la faune. Car j’ai découvert que mon grand-père était un entomologiste amateur. Dans le numéro de janvier 1933 des Annales de la Société d’Histoire naturelle de Toulon paraît en effet une communication signée du « Cdt Deniélou, Chef d’État major de l’Aéronautique maritime de la IIIe région ». Je ne peux résister au plaisir de la citer ici entièrement.

Communication du Commandant Denielou

Le Commandant Denielou soumet à la Société d'Histoire Naturelle les deux observations suivantes, faites en avion, au-dessus de l'Étang-de Berre, dans la deuxième quinzaine de Septembre 1932.

Primo — Temps calme, clair et chaud. Milieu de l'après midi. Altitude 300 à 400 m. À peu de chose près à la verticale de la rive. Le pare-brise en face du pilote devient brusquement opaque. Après l'amérissage, [sic] constaté sur la glace la présence de nombreux diptères écrasés par la pression de l'air (vitesse de l'avion : 125 kilomètres à l'heure). Diptères non identifiés.

Secundo — À une date différente, mais dans la même période. Altitude entre 1000 et 1400 m au dessus de l'étang de Berre. Pas de vent. Vitesse de l'avion : 125 k. à l'heure. Aperçu un petit objet venant heurter le pare-brise du pilote, et rebondissant aussitôt pour retomber à l'intérieur du fuselage de l'avion. L'objet était un coléoptère que son état d'écrasement ne m'a pas permis d'identifier d'une manière certaine. Il s'agissait très probablement d'un copris (Lunaris ou hispanus).

Copris lunaris mâle
Ici j’interromps mon grand-père pour me poser la question suivante : si l’identification de l’insecte était si difficile, comment peut-il dire « très probablement un copris lunaris ou hispanus » ? La réponse est dans les planches des bouquins d’entomologie qu’on peut trouver sur Gallica, ou tout simplement sur Wikipedia que je cite : « Le copris espagnol porte sur le front une vigoureuse corne, pointue et recourbée en arrière, pareille à la longue branche d'un pic. À semblable corne, le Copris lunaire adjoint deux fortes pointes taillées en soc de charrue, issues du thorax. » C’est donc à sa corne que mon grand-père a reconnu l’insecte, un mâle. Mais poursuivons la communication.

Il n'est pas possible, non plus, d'affirmer d'une manière certaine, que cet insecte était bien en vol à cette altitude. Une autre hypothèse peut, en effet, être envisagée : celle de l'insecte venant se poser sur la coque de l'hydravion immédiatement avant l'envol, restant pendant un certain temps appliqué sur cette coque par la pression de l'air, puis en étant brusquement décollé par une cause fortuite quelconque (remous par exemple), et suivant alors les filets d'air autour de la coque.

Cette hypothèse paraît peu vraisemblable à l'examen. Les organes de préhension d'un scarabéide [sic] ne peuvent guère lui servir à se maintenir, même appliqué par la pression de l'air, le long d'une surface courbe et lisse (contreplaqué peint au ripolin), comme celle de la partie avant de l'hydravion en cause. Il est donc permis de pencher plutôt vers l'hypothèse de l'insecte rencontré en plein vol, bien que l'altitude indiquée paraisse surprenante. Elle le serait moins si, à ce moment, une forte brise régnante, à caractéristique ascendante, avait permis de supposer que l'insecte avait été entraîné malgré lui. Mais, comme je l'ai dit plus haut, ce n'était pas le cas.

Je l’interromps une seconde fois pour admirer la rigueur scientifique avec laquelle il examine toutes les possibilités, et pour m’amuser de la précision « contreplaqué peint au ripolin ». Un merveilleux fou volant dans une drôle de machine, mon grand-père. Mais laissons le conclure.

Conclusion — Il serait sans doute intéressant, pour l'étude des mœurs entomologiques, de procéder à de véritables dragages de l'atmosphère, à différentes altitudes et époques. J'ignore si de telles expériences ont déjà été entreprises. J'ai demandé à quelques Officiers de l'Aéronautique de la  IIIe Région de bien vouloir me signaler les cas analogues qu'ils pourraient observer.

Le Capitaine de frégate DÉNÉLIOU, [sic] Chef d'État-major de l'Aéronautique maritime de la IIIe Région.

Alors là, chapeau ! Je m’incline car je constate que non seulement mon grand père s’intéressait aux plus petits détails de l’existence avec un sérieux immense et une rigueur scientifique mais il avait en plus le pouvoir de développer des solutions imaginaires, tel le dragage systématique de l’atmosphère, faisant ainsi avant l’heure la preuve d’un esprit véritablement pataphysique. 

Oui, mon grand-père était un patacesseur !

Fin de l'histoire

L’histoire de mon grand-père s’arrête bientôt. Dans le Figaro du 1er janvier 1933, le capitaine de frégate Deniélou figure dans la liste des Officiers de la Légion d’honneur. Il commande  le Centre-école d'aéronautique maritime (CEAM) d'Hourtin à partir du 10 octobre 1933 et habite peut-être avec sa femme et ses deux enfants (une fille, Yvonne, est née après mon père) dans le superbe « cottage » qui domine le centre. En juin 1940, les appareils de la base d’Hourtin devront se saborder et le personnel évacuer le site. Mais mon grand-père n’aura pas connu cet épisode, étant mort d’une mauvaise grippe le 13 janvier 1935 à Chabeuil dans la Drôme, chez son ami le Dr Grangaud, mon grand-père maternel. J'ai déjà raconté sur ce blog l’histoire de leur amitié.

Mon grand-père, ma grand-mère et mon père.



06 décembre 2013

Noir et blanc

Toutes les chaînes de radio et de télévision ne parlent que de la mort de Nelson Mandela depuis hier soir. 
Aussi imaginez mon étonnement lorsque ce midi, devant BFM TV allumée, M. très sérieux me déclare soudain, en servant la pizza :
— Mandela est mort.
— ????
— Il était noir, poursuit-il, imperturbable devant mon attitude d’incompréhension totale.
— ????
Alors, joignant le geste à la parole :
— Ça n’empêche pas de boire un coup de blanc à sa santé !

29 novembre 2013

Panne de carburateur


Cette « morale élémentaire » est presque un Ready made : tout est extrait des pages 343 et 344 du Manuel du mécanicien d'aéronautique édité en 1941 par le ministère de la Marine.

EC.

17 novembre 2013

XVIIe Colloque des Invalides. Le secret.

Cette année, je ne participais pas en tant qu'intervenante au XVIIe colloque des Invalides, ce qui m'a permis de prendre quelques notes pour les lecteurs de Blog O'Tobo. Je rappelle que les intervenants n'ont que 5 minutes montre en main pour s'exprimer, ce qui rend le contenu d'autant plus passionnant.

Alain Zalmanski et les Hommes dansants de Conan Doyle

C’est Alain Zalmanski qui démarre en trombe, avec « la Stéganographie ou l’art de lire entre les lignes », art pratiqué par de nombreux précurseurs de l’Oulipo comme Conan Doyle avec ses Hommes dansants, Edgar Poe dans son Scarabée d’or, Willy et son sonnet acrostiche injurieux pour Hubacher, ou Fils du peuple de Maurice Thorez recélant « Fréville a écrit ce livre » dans une phrase de la première édition.

La Joconde est un portrait dont le commanditaire (et mari) refusa la première version. Benoît Noël avec « le secret de la souris qui sourit, définitivement dévoilé » suppose hardiment, au vu du regard en coin de la belle, qu’elle avait été initialement peinte nue. Vinci serait donc le premier peintre à avoir peint son modèle nu et habillé, à l’instar de Manet, de Goya et de nombreux autres, exemples projetés à l’appui.

David Christoffel pense, et il a raison, qu’on ne peut pas réduire La Flûte enchantée à la franc-maçonnerie, pas plus que la Pathétique de Tchaïkowski ne se résume à l’homosexualité de son auteur ou que d’autres secrets de compositeurs n’expliquent leurs musiques. Pourtant, on continue à en faire des livres.

Olivier Salon et la Boîte verte de François Le Lionnais

Olivier Salon qui enquête depuis déjà des années sur la vie de François Le Lionnais, nous raconte « le mystère de la boîte verte », dont l’exemplaire de luxe numéro 4 fut offert et dédicacé à FLL par Marcel Duchamp, son partenaire aux échecs, puis volé par les nazis tandis que son propriétaire était dans les camps, retrouvé par hasard à Stockholm par FLL en 1966 dans une expo, puis enfin vendu 130 000 euros par Sotheby’s à un riche collectionneur qui a été mis au courant par O. Salon de l’origine de son acquisition. On attend impatiemment la suite.

Dans la discussion qui suit ce premier tour de table, on apprend par Françoise Gaillard l’origine de L’Origine du monde : les modèles nus se faisant rares, les peintres de l’époque se servent de plus en plus de photos pour travailler. On a récemment retrouvé un croquis de Rodin représentant le même objet que celui de Courbet : même position, même forme, même cadrage… Donc L’Origine du monde a été peinte d’après photo !

Christophe Bourseiller relate quant à lui sa propre expérience chez les francs-maçons, ce qui donne envie de lire son livre « Un maçon franc ». Si les secrets sont ceux des rites et gestes qui ont été révélés il y a deux siècles, pourquoi interdire d’en parler ? S’il s’agit de l’Insondable, de toutes façons il ne peut être révélé donc trahi.

Alain Chevrier embraye avec « les lettres secrètes de Perec » (joli monovocalisme), en l’occurrence les « belles absentes » sur le nom de sa compagne Catherine Binet, dont un poème fait de vers de 35 lettres, car elle avait 35 ans. Il termine avec un filigrane de Michèle Métail, « double secret provocateur de renseignement », dont la solution est « agent », et un équivalent graphique de la forme « belle absente ».

Tiphaine Samoyault : la traduction augmente le secret

Le « motif dans le tapis » qui apparaît chez Henry James et « bondit sur lui comme une tigresse qui bondit hors de la jungle » intéresse Tiphaine Samoyault, qui constate que l’abstraction et la violence subsistent si l’on renonce à chercher le secret. Le mouvement de la traduction, lui, augmente paradoxalement ce secret.

Maurice Culot, avec « Passages secrets », a écrit un centon magnifique où sont collés des textes des plus grands auteurs dont Poe et Balzac. C’est si bien fait que l’auditeur ne s’en rend pas compte, tout en ayant l’impression d’avoir déjà lu ça quelque part…

Après la pause café, Philippe Oriol s’attaque aux « petits secrets de l’affaire Dreyfus », c'est-à-dire qu’il pourfend les historiens amateurs qui prétendent dans un livre récent expliquer l’affaire par l’homosexualité de deux attachés militaires, l'Italien Panizzadi et l'Allemand Max von Schwartzkoppen. Il s’agit de surinterprétation, d’une vision paranoïaque de l’Histoire.

En plus d’auteurs comme Alban Berg ou Fats Waller, le «roman clownesque» de Félicien Champsaur a inspiré Andrea Oberhuber. Constatant que le personnage de Lulu exerce une sorte de fascination, elle explique pourquoi avec « Les secrets de Lulu », projetant quelques unes des nombreuses illustrations du livre, intéressant également par sa disposition typographique.

Andrea Oberhuber, Bertrand David,  Paul Edwards et Philippe Oriol

Pour comprendre ce qui a pu pousser Nicéphore Niépce à croire à la possibilité de fixer des images, Bertrand David nous « révèle », c'est le cas de le dire, ses secrets. Nicéphore Niépce n’a jamais existé. Joseph prend à 22 ans le nom de Nicéphore 1er, celui qui a mis fin à la querelle des images mille ans plus tôt. Plus tard Niépce déclare qu’« on » lui a communiqué qu’il fallait utiliser du bitume de Judée. Quel « on » ? Mystère. Ce produit était utilisé par bien des peintres et graveurs, il est à l’origine des fissures et du noircissement des tableaux de l’époque, on l’appelle stercus diaboli, la merde du diable.

J’avoue avoir un peu décroché pendant la communication de Paul Edwards, président de l’Ouphopo, qui enchaîna sur «les secrets de la chambre noire», à cause d’une crise d’acouphènes qui m'en rendait trop difficile le décryptage..

Le badge arboré par les conjurés du XVIIe colloque

Au tour suivant, nous attendions un certain Jules Huchin sur « un secret de Hollande », mais coup de théâtre ! Dans l’auditoire, plusieurs personnes porteuses du même badge bizarre se mettent à conspuer le Jules en question et à le traiter d’imposteur. Julien Schuh, dont c’est curieusement l’anagramme, expulse l’individu et prend sa place pour parler des « sociétés secrètes au XIXe siècle » et de leurs conséquences esthétiques, les écrivains s’imaginant comme une société secrète pour contrer la vision paranoïaque de l’État. 

Jean-Pierre Lasalle s’interroge ensuite sur l’origine du mot « surréalité », utilisé en italique dans le Manifeste. Il en trouve trace dans les brouillons du Côté de chez Swann, où le mot a été remplacé par « réalité », vraisemblablement par Proust lui-même car André Breton, qu’on aurait pu soupçonner, ne corrige Proust qu’à partir de 1920. On le trouve aussi dans trois poètes après Apollinaire, et dans Cendrars. Mais avant, pendant la guerre ? Le mystère de l’origine du mot est entier.

Henri Béhar nous parle du poème perpétuel de Tristan Tzara, édité en mars 1958 à 22 exemplaires. Il s’agit d’un poème combinatoire écrit sur une volvelle et qui comporte 10^150 possibilités, soit plus que les 100 000 milliards (10^14) de Queneau. « Cette gravure cache un avis secret », mais personne ne l’a jamais trouvé, il faudrait endommager le livre, sans être certain du résultat. Les spéculations vont bon train.

Avec « on écrit pour fixer des secrets » Daniel Bougnoux s’en prend au démon de l’explicitation. On ne gagne rien à révéler le 1er degré, on perd au contraire en séduction. Son intervention est un véritable  pamphlet contre les démystificateurs.

Pendant la discussion qui précède le repas, Françoise Gaillard signale à Jean-Pierre Lasalle que le mot « surnaturalisme » existe chez Huysmans et peut-être aussi « surnaturalité ». À vérifier en cherchant sur Gallica. 

Nous allons déjeuner M. et moi en compagnie de Dominique de R. et de Françoise G. Confit de canard et gratin dauphinois arrosés de bourgogne aligoté. Nous voici reconstitués.

À la reprise, c’est Paul Schneebeli qui parle, sur le sujet « livre secret, secret livre », mais nous sommes un peu en retard à cause du canard et en ratons la plus grande partie. Cinq minutes, c’est si court !

Marc Décimo et Paul Schneebeli

Pierre Cassou-Noguès, très attendu par M. qui a lu les démons de Gödel, lui succède. Il se demande si les savants ont des secrets. On voudrait scruter leurs archives, mais entre le chercheur et les savants il y a… les veuves. La femme de Gödel, Adele, a notamment supprimé des archives les lettres de sa belle-mère. Pourquoi les épouses font-elles ça ? Les savants auraient ils trahi la raison ?

Marc Decimo, qui a découvert Marie-Herminie Hanin, peintre émule de Rosa Bonheur, mais aussi inventeur et promotrice du calendrier perpétuel de son père, nous révèle qu’elle a écrit à Millerand en 1914 pour lui proposer un système de défense anti-aérienne de son invention : c’est un piège à avions formé de câbles accrochés à des dirigeables. Pas con !

Pour Julien Bogousslavsky, qui propose une « clinique du secret », un secret est « une chose qu’on dit à une seule personne à la fois ». Il y a les secrets normaux, mais aussi les pathogènes. Sont évoqués ceux de Cahuzac et celui de Chirac, à l’occasion duquel on a entendu le mot anosognosie pour la première fois. Le déni est le secret, la mise au secret du trouble trop gênant.

Quelqu’un dans la salle pose une question sur Yalta. Selon Julien Bogousslavsky, il aurait sans doute été plus intelligent de révéler à l’époque l’état de Roosevelt, très affaibli, hors d’état de négocier avec ce gros malin de Staline.

Martine Lavaud et le secret des Ultima verba

Martine Lavaud nous révèle ensuite « Le secret des ultima verba ». L’agonie sous la 3e république a des journalistes pour mouchards. Mais les derniers mots du mourant sont-ils géniaux ou plutôt régressifs ? Tel Maupassant, pourtant soigné chez le Docteur Blanche, qui s’écrie « Des ténèbres Oh des ténèbres » ou le guillotiné « donnez moi mes chaussettes ». Depuis les romantiques on ne sait plus mourir.

Michel Golfier nous parle des « châteaux en Espagne de Marc de Montifaud », cette femme auteur de nouvelles « pornographiques » qui eut des démêlés avec la justice, mais qui était aussi critique d’art inspirée.

Daniel Ridge, avec « la face cachée d’un écrivain », examine les lettres échangées entre Paul Bourget adolescent et son amant, lettres qui ont ensuite servi à le faire chanter.

Jean-Paul Goujon se plonge dans quelques unes des 15 000 pages relatant des exploits sexuels, écrites et cryptées en prétendu sanskrit et pendant 30 ans par un « architecte polygame », Henri Alphonse Legrand, mort de syphilis, découvert (et décrypté) par Pierre Louys. Édifiant.

Jacques Neefs se pose la question « le roman peut-il garder un secret ? » D’habitude le roman révèle le secret dont il tire l’élément narratif. Mais quand Sade écrit dans La Philosophie dans le boudoir « il parla bas aux deux femmes », c’est au lecteur d’imaginer ce secret qu’il est le seul à ne pas partager…

Daniel Zinszner et Hervé Le Tellier

Hervé Le Tellier se penche sur les « secrets de fabrication » de la littérature. Certains Oulipiens sont pour les révéler, d’autres pour les cacher. Par exemple, les secrets de fabrication des débuts de roman. Tout a-t-il été fait ?

Un coup de fatigue a rendu mes notes sur l’intervention de Marc Zammitt, «un secret pour personne», totalement illisibles. Elles resteront donc secrètes à part celle-ci : « le secret est-il dans la question ou dans le langage avec lequel nous la posons ? »

L’intervention de Daniel Zinszner, « Index du secret, secrets de l’index », traite de My secret life, catalogue d'exploits érotiques écrit par un anonyme anglais, mais publié à Amsterdam par des typographes non anglophones. Or ce livre comporte un index mystérieux, à la fois insuffisant et redondant…

Après une pause opportune, le colloque reprend avec « Secrétions » et Marc Hanrez qui, visiblement non utilisateur de réseaux sociaux, reprend les clichés les plus éculés dont Finkielkraut se fait aussi l'écho : il n’y a plus de secret à cause d’Internet et c’était mieux avant…

Sur la « Secrétivité », Romain Enriquez a découvert un chapitre dans un livre de phrénologie. La sécrétivité est innée, elle est localisée dans un endroit du cerveau, elle est parfois involontaire. Le secret a une fonction morale et sociale. Mais les criminels ont besoin de dissimuler. C’est le début de l’anthropologie criminelle.

Françoise Gaillard, avec « l’oncle Sam a de grandes oreilles », réfléchit à l’aide de Machiavel sur la question du secret dans le pouvoir. Là où il y a secret il y a pouvoir. Il s’agit de protéger le pouvoir du regard qui en révèlerait le vide. Nos hommes politiques ont donc besoin des fuiteurs qui, en révélant des prétendus « secrets », nous font croire qu’ils sont réellement aux manettes…

Clément Carbonnier aborde le secret fiscal avec un titre mystérieux composé des noms des articles du code général des impôts et du livre de procédures fiscales. LPF : L103, L166D… Un domaine de spécialistes, j'aurais trop peur de retranscrire ici des bêtises.

Dominique Noguez, Pierre Conesa, Olivier Bessard-Banquy, et Emmanuel Pierrat

Olivier Bessard-Banquy livre aux naïfs que nous sommes les « petits secrets de l’édition ». Le secret fait vivre l’édition et vise à faire croire au génie de l’auteur, même quand celui-ci ne sait pas écrire. On joue ici sur le fétichisme qui lie le lecteur au livre. Nous avons tous foi en la pureté du livre...

Dominique Noguez se penche de façon très émouvante et personnelle sur les secrets divulgués brutalement dans les journaux intimes. Leur auteur affronte alors la honte et le remords. Honte d’être nu en pleine vue et remords d’avoir compromis quelqu’un. Sur la honte, Montaigne conseille «qu’on n’ait pas honte de dire ce qu’on n’a pas honte d’éprouver». Mais sur le remords d’avoir compromis les autres… N’est-ce pas finalement la fatalité de toute littérature ?

Les organisateurs — Jean-Jacques Lefrère et Michel Pierssens — avaient mis à la fin deux communications explosives. Celle de Pierre Conesa traitant du « secret défense » et du « secret d’État », et celle d’Emmanuel Pierrat, sur les « Écrivains au secret professionnel ». Il serait trop dangereux pour moi de vous en révéler la teneur.


EC






28 octobre 2013

Le Mur (XX) Sonnet du street art



                Je n’en crois pas mes yeux : la vache ! ils ont osé !
                Je l’aurais parié ! J’étais sûre et certaine
                Qu’ils allaient profiter de cette double aubaine :
                Un mur, un échafaudage pour y monter !

                C’est sans doute la nuit qu’ils s’y sont attaqués.
                Je n’ai pas vu l’action qui dut être soudaine,
                Périlleuse certainement, car aérienne.
                En tombant ils pouvaient très bien se disloquer.

                Leur exploit est signé des lettres V,M,D,
                Bordées de noir et vides, sauf le V, fardé
                D’un genre de violet vite absorbé par l’ocre.

                VMD signifie « Vibro Marker Deluxxx »
                Ce qui ne rime à rien mais rime avec Pollux.
                Ce street-art ne m’en apparaît que plus médiocre.

                EC

15 octobre 2013

Le Mur (XIX) Poème anagrammatique



               Mur sale et terni ! On méprise ses
               Pourrissements élémentaires…
               Stériles empierrements ! À nous,
               Ornements, aspérités, lumières !
               Mur ! On méprise la tristesse née
               Amère. Tes mornes piliers usent,
               Ternissent la première mousse.
               Aérer il est temps, ô Mur insensé
               Respire, muet, entre les maisons !

               Mais le Mur persiste en son être.
             
               E.C.

Poème anagrammatique : chaque vers est composé des mêmes lettres, mais disposées dans un ordre différent.

07 octobre 2013

Le Mur (XVIII)



                              À l’entrée de l’automne, avec résolution,
                              Fidélité, constance, espoir, honneur, courage,
                              Je reprends mes exercices de pédalage,
                              Malgré leur piètre effet sur ma constitution,

                              Lorsque je crois mon œil victime d’illusion :
                              N’y a-t-il pas devant comme un échafaudage
                              Qui voile de l’immeuble lépreux le visage ?
                              Il faut que je regarde avec plus d’attention.

                              Je n’ai pas la berlue, je vois des palissades,
                              L’immeuble est en travaux, ils refont ses façades,
                              Ils vont me les repeindre du blanc le plus pur !

                              Mais seuls le pan coupé ainsi que les deux ailes
                              Qui sont percés de baies font l’objet de leur zèle.
                              J’avais cru un instant qu’ils ravalaient le Mur…

                              E.C.

12 septembre 2013

La Seine

La nymphe de la Seine, dans son nymphée.

                                   J’ai vu les sources de la Seine :
                                   C’est un filet d’eau rikiki
                                   Qu’on voit progresser à grand peine
                                   Dans la direction de Paris.

                                   J’ai vu la nymphe de la Seine :
                                   Elle écoute le clapotis
                                   Du bassin dont elle est la reine,
                                   Et dans sa grotte se blottit.

                                   J’ai vu le premier pont de Seine :
                                   C’est un pont en pierres construit
                                   D’une taille lilliputienne.
                                   Mon Dieu mon Dieu qu’il est petit !

                                   EC




Cette chanson a été publiée avec deux autres poèmes, sur le blog de Giovanni Merloni, le Portait inconscient, dans le cadre des «Vases communicants », tandis que mon blog accueillait son texte.



11 septembre 2013

Camargue

Ces flamants artificiels font partie d'un ensemble d'art brut remarquable
découvert sur la route de Paris juste après la Chaise-Dieu.
Ceux que j'ai vus en Camargue étaient plus pâles.

De pétrole un marais s'irise. 
Sous l'horizon voilé de gaze, 
Un bateau monte dans l'écluse.
Deux flamants tirant sur le rose 
Pied dans l'eau cultivent leur blues. 
Ce n'est pas comme ça qu'on bronze... 
La Camargue met mal à l'aise, 
J’aurais dû visiter la Meuse.

EC

Ce poème est paru (sauf le dernier vers ajouté ensuite) avec deux autres, sur le blog de Giovanni Merloni, le Portait inconscient, dans le cadre des « Vases communicants », tandis que mon blog accueillait son texte.

10 septembre 2013

Le Mur (XVII). À la manière de Lamartine













Ô mur ! l’année à peine avait fini son cours,
Que je t’abandonnai pour partir en vadrouille.
Regarde ! je reviens, ayant bouclé mon tour,
Et ne suis pas bredouille.

En Bourgogne les murs ont des cadrans solaires,
Des fresques colorées qui semblent des BD,
Des colombages qui les raient dans la lumière,
Ils sont comme fardés.

Sous le soleil j’ai vu comme Marseille est belle,
Et comme sont brillants ses murs de diamant,
Du Mucem j’ai vu l’ombre des murs de dentelle,
Avec ravissement.

J’ai vu se refléter dans les eaux de Martigues,
Des murs au crépi rouge ou jaune ou même bleu,
Car les murs de Provence en couleurs sont prodigues,
Pas comme toi, morbleu !

Le plus majestueux des murs, le Mont Aiguille,
Écaillé comme toi culmine bien plus haut.
Sa dent inaccessible était une bastille,
Toi tu n’es qu’un chicot.

Tu m’attendais ainsi dans l’ombre parisienne
Pendant que je collectionnais les autres murs.
Pourquoi donc aura-t-il fallu que je revienne ?
Oh que ce sera dur !

EC

Cadran solaire à l'abbaye du Paraclet,
fresque de l'abbatiale de Saint-Seine-l'Abbaye, colombages à Troyes.


Marseille : le MUCEM, la maison diamantée.
Martigues

Le Mont Aiguille, « vigie du Vercors », 2 087 mètres.
La falaise a 350 m de dénivelé.


















Ce poème et ces photos ont été publiés, en compagnie de deux autres poèmes, le 6 septembre 2013, sur le blog de Giovanni Merloni, le Portrait inconscient, tandis qu'il publiait ses textes sur mon blog, et cela dans le cadre des « Vases communicants ».

06 septembre 2013

Aller-retour : texte et photos de Giovanni Merloni

Un grand merci à Giovanni Merloni qui, pour la seconde fois, m'a proposé un échange dans le cadre des « vases communicants ». Son texte Aller-retour est donc publié ci-dessous, alors que les miens le sont sur Le portrait inconscient, le blog dans lequel il publie ses poèmes, sa prose et ses images ; Car Giovanni Merloni est non seulement poète, mais aussi peintre ! Depuis notre premier échange, nous nous sommes déjà rencontrés plusieurs fois et avons lié amitié. Partis cet été dans des directions opposées, nous avons rapporté, de nos vacances respectives, poèmes et photos que nous partageons aujourd'hui.
Rappelons que le projet de « Vases Communicants », lancé par
Le tiers livre et Scriptopolis consiste à écrire, chaque premier vendredi du mois, sur le blog d’un autre, chacun devant s’occuper des échanges et invitations, avec pour seule consigne de « ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre ». La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte Célérier.



Aller 
 

Attention aux marches, les partants !

Balancez-vous doucement, avec vos valises !

Comment vous expliquer qu'il y a des règles ?


D'accord, dorénavant je ne vous dis rien, je vais me coudre la bouche.

(Effectivement le globe est grand

Faut pas s'engueuler

Gentiment je vais leur souhaiter...) Bon voyage !



Heureusement, vous avez de la chance !

Italie, c'est beau, vous verrez la tour de Pise…

(Je passai ma lune de miel à Venise

Kit de voyage une seule chemise

Linge pour une nuit et brosse à dents

Merveilleuse parenthèse, cela me suffit pour le reste de ma vie)


Nous avons le canal, les vélos, Paris plage…

Opiniâtre ? Oui, j'aime le théâtre !

Pourtant on ne peut nier que parfois j'y pense


Que c'est beau de partir…

Rouler sur une route vide, briser les remparts

Saluer le profil de maisons sans leur dire bonjour

Trébucher dans un pré de montagne frais et nu, saluer l'inconnu

Une à une apprendre les cimes, leurs noms redoutables

Voltiger dans l'air, se diriger vers la mer…



What ? You don’t understand ?

Xénophobe ? Pas du tout.

Yes, dans le Yacht où j'habite vous serez toujours les bienvenus.

Zigzaguant on se débrouille, dans cette ville infinie. Je vous attends !



Retour 
 

Zénith, il faut laisser la chambre…

Yeux cernés, vous voyez ? C'est la Mort subite, une boisson locale...

Xylophone monotone dans le hall de l'hôtel, vous entendez ?

Whisky au petit matin pour ces messieurs hautains. N'est-ce pas drôle ?

Valises. Avec en plus les faïences hollandaises et les chocolats belges.

Urgence ! Je dois faire pipi !


Tournures menaçantes dans le ciel du Brabant,

Solennelles promesses de revenir,

Rêveries d'autres promenades ou d'autres bouffes, ensemble…


Quand la cloche sonne...

Partir est mourir un peu !

Opiniâtre nécessité de revenir à la base,

Notre seule plage, d'ailleurs.


Mirage d'une halte à mi-chemin, dans un village petit, très joli

Loisir de s’adonner à une halte rétrospective :

Kiss me my dear ! Embrasse-moi, idiot !


Je traverse comme un jongleur mes voyages de rêveur

Impossible, car tout cela restera inconnu,

Hélas ! On se console envisageant quelques bricoles :

Gentiment on pourrait transformer le cagibi en petit atelier ;

Froidement on pourrait remonter la pente en brisant les contraintes;



Élégamment on pourrait s'en sortir.
Demain soir on se souviendra du code

Chancelant on grimpera dans l'escalier

Brusquement on ouvrira la porte

Attention aux cafards !



Giovanni Merloni

24 juillet 2013

Dépassez-vous !

« Vous ne serez pas au pont Neuf, que je vous aurez déjà rattrapées »
Christophe, l'Idée fixe du savant Cosinus.

Nous attendons M. et moi les informations, tout en regardant très distraitement les publicités qui les précèdent, les suivent, et les interrompent. M. fronce le sourcil à l'injonction de l'une d'elles : « Dépassez-vous ! »
— Me dépasser, me dépasser, grommelle-t-il, déjà que j'ai du mal à me rattraper !

17 juillet 2013

Le Mur (XVI) Sonnet en taratantaras*



                     La chaleur me rend un peu paresseuse
                     Je vais moins souvent sur mon vélo bleu,
                     Je pédale mieux quand dehors il pleut.
                     La chaleur me rend très peu courageuse.

                     La chaleur me rend soudain dédaigneuse
                     De ce qui faisait mon but glorieux :
                     Perdre mes kilos, dire enfin adieu
                     Au poids encombrant, à la graisse affreuse.

                     Mais ce qui peut seul me remettre en selle
                     À supposer qu’on puisse nommer telle
                     Ce siège anguleux, à mon cul si dur,

                     C’est l’envie de voir, face à ma fenêtre
                     Malgré le niveau de mon thermomètre
                     Comment le soleil peut changer un mur.
        
                      EC

* Taratantara : décasyllabe a césure médiane. À ce sujet, lire Le décasyllabe à césure médiane, histoire du taratantara, Alain Chevrier, Classiques Garnier 406 p., 49 €

13 juillet 2013

Le cinoque de Saint-Jean


Samedi, dans l’exceptionnelle église « art nouveau » Saint Jean de Montmartre, rue des Abbesses, où je me trouve en compagnie de ma fille, nous remarquons l’étrange manège d’un homme mince et jeune (entre 30 et 40 ans), vêtu normalement, des écouteurs dans les oreilles : trempant la main dans l’eau d’un bénitier tenu par un ange, il en touche les joues de l’ange, puis le menton, puis les oreilles, dans un geste caressant, presque érotique, qu’on dirait copié sur celui des publicités pour les parfums. Il fait de même avec le deuxième ange, situé de l’autre côté de la porte, puis successivement parfume d’eau bénite l’ensemble des statues de l’église. Il n’a par ailleurs aucun geste de piété catholique traditionnelle : pas de génuflexion, pas de signe de croix, pas de mains jointes ni de tête baissée. Je pense immédiatement aux « cinoques » de Claude Meunier et j’essaie, à sa manière, de le photographier.

Coupe de l'église Saint Jean de Montmartre

10 juillet 2013

Racines de la connerie et ailes de chevêchettes

Le village perché de La Laupie


M. m'invite à regarder Des racines et des ailes rediffusé sur France 3, parce qu'il s'agit du Dauphiné, du Vercors, de la Drôme, bref de mon pays. Après de belles images du Mont Aiguille, suit un reportage sur le village perché moyenâgeux de La Laupie, dans la Drôme provençale, remis en état depuis deux générations par la famille Armand.

— Vous remarquez ? Pas de fils électriques, pas de plaques d'égouts ! dit  le proprio tout heureux aux visiteurs enchantés et aux cameramen qui arpentent les rues du village rénové. — Mais comment font-ils sans égouts ? dis-je à M. — Ils doivent manger leur merde, me répond-il froidement.

Plus tard, l'aïeule octogénaire de la famille Armand s'extasie devant un mur qui vient d'être dégagé par ses descendants et leurs amis bénévoles. Dans une sorte d'épanchement orgastique, elle confie : — c'est extraordinaire ! Imaginez tout ce qu'a connu ce mur. Il nous raconte une histoire ! ah, il en a vu des choses ! 
— Et il en a entendu, des conneries ! renchérit M. 

Enfin, sur les hauts plateaux du Vercors, nous partageons la pacifique chasse d'ornithologues qui finissent par attraper une chevêchette, rare rapace nocturne à vivre le jour. C'est une sorte de chouette minuscule (plus petit rapace d'Europe) qui tient dans la main. Admirez, dit le scientifique tandis que la caméra zoome, la puissance de ses serres.
— Il faut la voir, dit M., attraper un mouton !


29 juin 2013

Le Mur XV. La complainte de l'EPO


Tandis que de Porto Vecchio,
En Corse où il fait toujours beau,
S’est élancé le Tour de France,
Devant des spectateurs en transe,
Sous mes yeux pleure le ciel bistre
Au dessus de ce mur sinistre,
Et je pédale en ayant mal
Par ce temps d’été hivernal.
Comme ils sont beaux tous ces cyclistes
Admirés par les journalistes !
Ils sont gonflés à l’EPO,
C’est pour ça qu’ils montent si haut.
Moi qui n’ai pas de cocaïne
Je n’attends que mes endorphines.

13 juin 2013

Le Mur (XIV), sonnet du platane.



          Les arbres ont poussé pendant le mois de juin :
          Déjà je ne vois plus le magasin d’optique
          Ni du poulet hallal la miteuse boutique,
          Et ce platane-là, du bus quatre-vingt-un

          Cache l’abri de verre où l’attendent en vain
          Des usagers blasés, somnolents, léthargiques.
          Son vert amas feuillu qui se meut, élastique,
          Envoie des signes amicaux à l’écrivain,

          Atténue l’ordinaire tintouin du trafic,
          Le pin-pon des pompiers, la sirène des flics
          Et dissimule un peu de la laideur urbaine.

          J’attends impatiemment qu’il monte encore en graine,
          Lorgnant de mon vélo cet arbre qui, c’est sûr,
          Dans dix, quinze ou vingt ans me masquera le Mur !
EC.