26 juin 2012

Juin pluvieux à Paris (Sonnet)


Le ciel est blanc laiteux et les toits de zinc luisent,
Tellement ruisselants qu’on dirait des miroirs.
Les antennes sont sans oiseaux sur leurs perchoirs,
Et les cheminées rouges sont devenues grises.
Les pétunias mouillés déchirent leur chemise,
Des géraniums flétris le rose tourne au noir.
Dix heures, même pas, et on dirait le soir !
La tour Eiffel au loin se devine, imprécise.
J’entends bien qu’on me dit : — « Tout ceci est normal,
C’est le réchauffement climatique ou global,
Les vaches en rotant produisant du méthane,
Et nous du céhaudeux à tire larigot
Avecque nos autos et nos aéroplanes. »
Pourtant, nous avons froid, nous autres Parigots.
EC

17 juin 2012

Dans le pré de Madame Carle

La cascade qui coule du Glacier blanc, vue du Pré de Madame Carle

Dans le pré de madame Carle,
D'un versant à l'autre des monts,
On entend les oiseaux qui parlent
Et le bruit du glacier qui fond.

Le silence est une verdure,
Le ciel est d'un bleu sans pareil ;
Ah pourvu que cet instant dure !
Il est midi sous le soleil.

La neige vole avec le vent,
Formant de petites fumées
Sur les crêtes qui sont devant
Nos pupilles émerveillées.

Surgissant d'une gorge sombre
Entre deux rochers élevés
Qui lui font quelques taches d'ombre,
La langue blanche d'un névé.

Le Pelvoux à la double cime
Incline ses fronts bienveillants
Sur des torrents et des abîmes
Qui ne sont pas plus effrayants.

Du glacier la cascade pisse
Un liquide blanc et crémeux,
Ouvrant les roches de ses cuisses
À l'alpiniste aventureux.

Les marmottes que les touristes
Nourrissent de Kinder Bueno
Ont de l'eczéma et l'air triste :
Mieux vaut leur donner des pruneaux ! 

EC 14 juin 2012






16 juin 2012

Le Queyras

Un des cadrans solaires de Saint-Véran, Queyras. (2042 m)

Le mélèze à la tendre aiguille
Sur le bord du torrent laiteux
D'un treillis vert mousseux s'habille
Étirant ses bras duveteux.

Sur le mur le cadran solaire
Révèle en quelques mots latins
Dans une image circulaire
La tristesse de nos destins.

Plantées dans des endroits visibles
D'imposantes croix de mission
Portent les symboles terribles
Des instruments de la Passion

Se chauffant le cul sur l'asphalte
Des marmottes aux poils touffus
Nous obligent à faire halte
Et à nous excuser, confus.

Le Viso souverain culmine
Pyramide lointaine, hélas,
Dont la silhouette domine
Les paysages du Queyras. 

                                                           E.C. le 11/06/2012

Une marmotte du Queyras
Une croix de mission


Le Viso, vu du col Agnel, 2e plus haut de France (2744 m)


07 juin 2012

Mercure

La lame 19 du tarot de Marseille
Dans les années soixante-dix, l’astrologie et les tarots étaient à la mode. Vêtue de noir avec une écharpe arc-en-ciel je tirais les cartes.
Au tarot astrologique, je découvris un enfant caché dans le couple d’une collègue. Et au tirage en croix, j’en fis gagner plus d’un au PMU.
Ma réputation avait gagné le bistrot d’en face dont la tenancière me fit mander un jour. L’estaminet puait la pisse et attirait les mouches.
Il ne fallait pas être grand clerc pour comprendre qu’un troquet excentré ne pouvait pas survivre. Mes cartes conseillèrent le déménagement.
Dix ans après, la dame ayant suivi ce conseil me reconnut dans son café du centre de la ville, et ne permit point que je lui règle ma bière.
Un mystérieux pendentif, que j’arborais avec componction, ajoutait encore à mon prestige. C’était du mercure enclos dans une bulle de verre.
Pourquoi du mercure ? Parce que c’est le métal attribué au signe des Gémeaux, et je suis justement de ce signe astrologique, c’est logique !
M. en avait rapporté de la fac dans un petit flacon —c’est en effet un métal liquide — ainsi que quelques tubes de verre minces et fragiles.
Avec un chalumeau, il avait déformé le verre. Puis il y avait introduit le mercure et refermé le tout en boucle en le chauffant à la flamme.
C’était un beau bijou, qui le cas échéant, formait aussi pendule au bout de sa chaîne. Je le portais au cou quand nous partîmes en vacances.
Nous étions quatre, dans la Lada pourrie de M., et il pleuvait à torrents. C’était sinistre. Nous approchions du col du Petit Saint-Bernard.
— Fais venir le soleil ! me demanda-t-on, car l’on croyait en mes pouvoirs. Et je sortis du jeu de tarots la lame dix-neuf, celle du Soleil.
Tout en balançant mon pendentif de mercure au dessus de la carte, je prononçai quelque formule magique incantatoire à l’intention du soleil.
Et tout-à-coup, deux événements quasi simultanés se produisirent, qui firent pousser des cris aux 3 occupants de la voiture, et à moi aussi.
Primo le ciel se troua, les nuées se dispersèrent, et le soleil apparut dans sa gloire. Secundo mon pendentif explosa, projetant le mercure.
Il y en avait partout. Nous nous arrêtâmes aussitôt pour recueillir les boulettes de métal avant qu’elles n’attaquent le châssis de la Lada.
Le phénomène fut expliqué aux enfants : la pression étant plus faible à 2188 mètres d’altitude, il se produit une surpression dans la bulle.
En effet, celle-ci étant hermétiquement fermée, la pression extérieure et la pression intérieure ne pouvaient s’équilibrer, d’où explosion !
Et le soleil ? Ah, le soleil… Eh bien, il est assez fréquent que le temps soit différent des 2 côtés d’un col. La montagne arrête la pluie !
Ces explications scientifiques furent accueillies certes avec respect mais aussi avec de la méfiance. Quand-même, on m’avait bien vu faire !
Je ne tire plus les tarots ni ne fais venir la pluie ou le soleil. Non que j’aie perdu mes pouvoirs, mais parce que les gens y croient trop.
EC
Texte écrit en 21 × 140 caractères. Pourquoi 21 et pas 22 comme le nombre de lames du tarot ? Parce qu'il y a une lame, justement, qui ne porte pas de numéro, et qui sous-tend l'ensemble du récit. 

05 juin 2012

Le scorpion

La vue, depuis le porche de l'église de Chabeuil

C’est une église massive et laide, dressée sur une colline friable, qui domine le village. De son porche, on a une belle vue sur la vallée ;
On y accède par un escalier monumental jadis bordé par une large rampe de pierre brillante, polie par des générations de fesses enfantines.
Du temps de sa gloire, elle résonnait des sons de l’harmonium et des voix chevrotantes des dames de la paroisse, chantant la messe en latin.
J’y accompagnais ma grand’mère. Petite et mince, branlant la tête depuis une attaque, elle était vêtue en dimanche avec un bibi à voilette.
« Asperges me, Domine, hyssopo et mundabor : lavabis me, et super nivem dealbabor. Miserere mei, Deus, secundum magnam misericordiam Tuam. »
C’est ainsi que cela commençait, toujours. Le prêtre se baladait de long en large en balançant son encensoir suivi de ses enfants de chœur.
Je trouvais le temps long et les dames ridicules, surtout celles qui prononçaient les sons « ou » en « u » (comme le fait Johnny Hallyday).
Mes yeux allaient des images du missel aux statues de plâtre coloré : Notre-Dame nous tendait les bras, Saint Georges terrassait son dragon.
Un jour, l’ennui dominical fut bousculé par un événement peu ordinaire. J’étais à genoux, à droite de ma grand’mère, près d’un gros pilier.
L’interminable Credo avait été chanté, ainsi que le Sanctus bêlé « Sanctusse » par les vieilles bigotes castafiores serrées au premier rang.
Dans le pieux recueillement qui précède l’Élévation signalée d’une discrète sonnette, on entendit le fracas soudain d’un prie-Dieu renversé.
Celui de Grand’mère, qui s’était dressée de toute sa petite taille, son petit sac à la main, et qui martelait la dalle de ses petits talons.
Derrière sa voilette baissée, on pouvait lire l’expression de son visage, qui montrait tour à tour la rage, le courage et la détermination !
Oui, à l’instar de Saint-Georges terrassant le dragon, ma grand’mère était en train d’écraser un scorpion. Elle ne lui laissa aucune chance.
Une fois la bête exterminée elle en poussa les restes contre le pilier de la pointe de son petit pied et revint s’agenouiller à côté de moi.
Un tonnerre silencieux d’applaudissements intérieurs emplit mon cœur et la nef. Ce meurtre accompli ma grand’mère, calmée, partit communier.
À la sortie de l’église après l’ite missa est, quand je dévalai, comme à l’habitude, mon toboggan de pierre, j’étais fière de ma grand’mère.
EC

01 juin 2012

La guêpe

Je m'aperçois que la contrainte du texte formé de paragraphes de 140 caractères chacun se prête très bien aux récits, aux petites histoires vraies, aux souvenirs. Alors voici un de ces souvenirs, qui date d'une bonne vingtaine d'années. Il s'appelle « La guêpe ».
.
Au mois d’août, en Ardèche, il fait trop chaud pour déjeuner dehors avec les enfants. La cuisine aux murs épais, offre un peu de fraîcheur.
M. a fait des poires au vin, c’est un dessert traditionnel de la vallée du Rhône. Mais en les sortant du frigo je pousse un cri de surprise.
Une guêpe s’est noyée dedans ! Son petit corps est recroquevillé, les pattes repliées comme il convient à une morte. Je la cueille du doigt.
Les enfants m’entourent aussitôt. Ils sont curieux, respectueux, graves et attentifs comme les médecins de La Leçon d’anatomie de Rembrandt.
On compte les pattes, on nomme le thorax, l’abdomen strié de jaune et de noir, la fine taille qui les sépare, les mandibules, les gros yeux.
Délicatement, je retourne l’insecte pour qu’ils examinent les deux paires d’ailes, toutes poisseuses de confit de vin et les antennes mais ?
— Oh, elle a bougé une antenne ! s’écrie l’un de mes neveux, dont l’accent du midi semble encore plus intense avec la surprise. Je regarde.
Il a raison, l’antenne droite de l’hyménoptère, engluée et luisante de sirop, s’est animée de faibles mouvements. L’insecte n’est pas mort !
Les têtes se rapprochent de mon doigt le long duquel, à présent, la guêpe essaie vainement de ramper. — Apportez-moi un verre d’eau, dis-je.
Sous des yeux ébahis, je trempe le doigt de l’autre main dans l’eau et me mets à laver très doucement les ailes qui essaient de se déployer.
Elle fait de gros efforts, la guêpe. Les gosses l’encouragent lorsqu’elle arrive enfin, après plusieurs lavages, à déplier la première aile.
Puis c’est la deuxième. — Elle va te piquer, dit une petite voix. Je rassure l’enfant, les guêpes ne piquent que lorsqu’elles sont menacées.
Celle-ci sait à qui elle doit son salut. Elle agite ses ailes frénétiquement, marche vers le bout de mon doigt, hésite un peu, et s’élance !
Avec un murmure émerveillé, bouche bée, les petits suivent le vol erratique. Elle est saoule, la guêpe, dit l’un deux. Et tout le monde rit.
Et voilà comment à peu de frais, on peut s’assurer pour la vie ou presque, l’admiration, la confiance et le respect des jeunes générations.
EC

25 mai 2012

Urgences à Bichat

F.-X. Bichat.  Phot. Medarus.org

J’ai bien connu Lariboisière
Et Pompidou pas mal,
Debré, mais pas Bichat. Génial,
Mais dans le genre austère.

Mêmes soignants et infirmières,
Même accueil en bocal,
Même décor froid et banal,
Même confort sommaire.

La visite est involontaire :
Problème intestinal.
Cela n’a rien d’original,
Mais mérite un scanner.

Je t’attends en faisant des vers :
Un travail matinal
Qui remonte un peu le moral
Que d’autre puis-je faire ?

Depuis cinq heures et des poussières
C’est dans le merdical
Qu’a basculé le conjugal.
Quant à la nuit dernière,

Nous n’avons fermé les paupières.
Tu  étais peu jovial,
Te plaignant du boyau fécal.
Ce fut une galère.

Déjà le transit urinaire
Était tout sauf égal,
Puisque un acte chirurgical
S’avérait nécessaire.

L’angoisse étreignait tes viscères
Serrement radical
Et même assez phénoménal,
Qui t’empêchait de faire

Depuis avant-avant-hier.
Mais un scanner normal
Quant au domaine cloacal
T’aura rendu plus fier.

En attendant que l’on t’opère,
Il faut prendre à l’oral
Et peut-être même  à l’anal
Des traitements divers,

Et porter comme une misère
Un truc dans ton cifcal :
C’est une poche et un canal
Tenant  par jugulaire.

Système assez rudimentaire
Pourtant plus amical
Que ce gonflement vésical
Qui était ton calvaire.

Deux litres et demi, peuchère,
Ça devait faire mal !
La prostate : ce  déloyal
Organe excédentaire !

23 mai 2012

Dans la même tombe

La tombe des deux amis
Depuis longtemps, j'essaie de trouver la forme qui convienne au récit d'une belle amitié, celle de mes deux grands-pères, amitié entre un protestant et un catholique qui se poursuit encore dans la tombe, aussi incroyable que cela puisse paraître.
J'ai essayé des formes courtes, j'ai essayé des formes plus longues. Finalement, c'est la contrainte des twittérateurs, cent quarante caractères par paragraphe, qui me paraît traduire le mieux ce que je voulais transmettre avec cette histoire.
Albert et Pierre mes deux grands-pères, étaient deux vrais amis. L’un officier, catholique et breton, l’autre médecin huguenot de la Drôme.
Albert avait un fils de 7 ans, mon père, et une fille plus jeune. Pierre avait 4 filles comme le Dr March. Ma mère, 6 ans, était la seconde.
Ils s’étaient rencontrés par le plus grand des hasards, pendant des vacances en famille au bon air du Chambon-sur-Lignon. Ils s’étaient plu.
Ils se sont retrouvés aux prochaines vacances, puis aux autres. Ils se sont baignés dans les rivières, ils ont crapahuté dans les montagnes.
Albert faisait des acrobaties, des jeux de mots et connaissait tout le répertoire d’opérettes. Les gosses, qu’il faisait rire, l’adoraient.
Cela ne dura pas cinq ans. Un jour chez son ami, Albert attrapa une sale grippe. Pierre le soigna, mais il mourut. Mon père avait onze ans.
Mon grand-père paternel, que je connus jamais, fut enterré dans le cimetière catholique du village où vivaient mes grands-parents maternels.
Ma grand-mère s’habilla en veuve avec de longs voiles noirs, mon père devint pupille de la nation. Aux vacances, ils revenaient chez Pierre.
Mon père et ma mère s’y retrouvaient avec plaisir. Avec mes tantes et des amis, ils partaient pour de fameuses balades dont on a des photos.
C’était avant la dernière guerre. Ils se fiancèrent puis mon père s’engagea dans la marine et ma mère l’attendit tout en étudiant son piano.
Ils ne purent s’épouser qu’en 1947. Et ce fut un sacré scandale, malgré l’amitié liant les deux familles. Un papiste, marier une huguenote !
Pas dans l’église, dans la sacristie. Et ma mère en pleurs forcée d’aller déposer des fleurs sur l’autel de la Vierge. Un acte d’idolâtrie !
Mais tout cela fut surmonté, et un an après, j’étais née. J’aimais mon grand-père Pierre, que j’appelais « ronpapa », je m’en souviens peu.
Je m’en souviens d’autant moins qu’il mourut lui aussi, assez subitement, d’une maladie du foie. Il n’avait que cinquante-trois ans environ.
Ma grand-mère et ses filles ne s’attendaient pas à cette mort. Aussi, rien de ce que l’on prépare lorsqu’on envisage un décès, n’était prêt.
En effet, aucune tombe n’avait été prévue ni aucun emplacement réservé dans le cimetière protestant. Comment enterrer grand-père dignement ?
Ma grand-mère paternelle proposa alors de l’inhumer provisoirement, dans le caveau de son ami Albert, en attendant une sépulture définitive.
Pierre avait tant invité Albert chez lui ! Albert ne devait-il pas lui rendre la pareille, et lui faire une place dans sa dernière demeure ?
Ce qui fut fait tout simplement. Ensuite à chaque décès dans la famille, on se posait la question de transférer le grand-père, et puis rien.
C’est ainsi que depuis plus de soixante ans, un médecin protestant et un officier catholique reposent côte à côte (c’est le cas de le dire).
Un bel exemple de tolérance, que celui donné à la face des sectaires par ces deux amis, mes deux grands-pères enterrés dans la même tombe !

EC 

15 mai 2012

Investiture pluvieuse

Un président trempé.
Photo via Enora Ollivier, 20 minutes.
Après le déjeuner, nous regardons M. et moi la suite du reportage sur l'investiture de François Hollande, sur France 2.
FH serre des mains, sourit, ne paraît pas sentir la pluie qui lui dégouline sur le front, les épaules, les lunettes.

— Il est sur un nuage, dis-je à M.
— Il est même dessous, me répond M.

14 mai 2012

Hénin-Beaumont, les mines

Chevalets des puits
de Fouquières-lès-Lens
Jean-Luc Mélenchon et Marine le Pen ont donc choisi le théâtre de leur affrontement. Ce front-contre-front, qui évoque la lutte de deux bêtes à cornes, béliers des landes ou impalas de la savane, aura donc lieu à Hénin-Beaumont, ville du Pas-de-Calais proche de Lens dont un maire fut révoqué — fait extrêmement rare — en 2009. Tout le monde en parle comme si cette ville existait depuis toujours : pourtant Hénin-Beaumont n'a sous ce nom qu'une existence relativement récente. Je l'ai connue sous un autre. Et sa mise en lumière à la faveur de l'actualité politique m'a rappelé de nombreux souvenirs liés aux mines « eud' carbon », au drame de leur fermeture, aux catastrophes, au militantisme. Pour les évoquer, j'ai choisi la contrainte twittéraire des paragraphes indépendants de 140 caractères.

Hénin-Beaumont ne s’est pas toujours appelée Hénin-Beaumont. Pour moi qui l’ai connue sous son vieux nom d’Hénin-Liétard, c’était les Mines.
 « Les Mines ». Leurs noms m’angoissent encore. Des noms de catastrophes comme Courrières, Liévin ou Fouquières-lès-Lens, le 4 février 1970.
Noms de villages grisâtres comme le grisou, corons de briques, mauves de suie, mauves de pluies, terrils sombres et fumants. Hénin-Liétard !
Billy-Montigny, Noyelle-Godault, Sallaumines, Méricourt, Avion, Oignies, Harnes, Loos-en-Gohelle, Bully-les-Mines des noms qui m’angoissent.
Les mineurs français, les mineurs polonais, les mineurs marocains… La « bistoule » à cinq heures du matin. Je ne comprenais pas leur langue.
Dans les gorges grasses de poussière le « an » devenait « in », le « che » « ke », le « u » « eu », le « eur » « eux », le « age » « ache ».
Ça me rappelle l'histoire : « Commin konfait ch’ poulet Tatin din ch’Nord ? Ben, teu prinds ch’poulet, teul mets din ch’four et t’attinds ».
De Lille, on allait « dans les Mines », 30 bornes dans la 4L pourrie de Rémi L. Un jour le levier de vitesses lui est resté dans les mains.
J’avoue en avoir été secrètement soulagée : on coupait à l’expédition dans « Les Mines ». Tout ça c’était du temps où Serge s’appelait Marc.
Aujourd’hui les terrils sont verts, mais il y a toujours le chômage. D’autres coups de grisou menacent Hénin-Liétard, devenu Hénin-Beaumont.

EC

07 mai 2012

Radiolondres la compile du 2e tour

Vu sur Twitter,
le Cri de Munch revisité.
Il s’en est passé des choses sur Twitter, avant que l’électeur lambda non connecté n'ouvre sa télé dimanche soir à 20 heures ! 

Le vendredi dans la nuit, on a pu lire des tweets qui ne ressemblaient pas à ceux du 22 avril : ils annonçaient un «sondage des RG» donnant Nicolas Sarkozy à 50,6. Or les RG n'existent plus depuis un bail. Ça sentait l'intox.

L'info venait sans doute, via Atlantico, d’un «site de prévisions et d'analyses économiques et politiques, Electionscope» totalement inconnu jusque là, mais réputé infaillible ! Comme le fait remarquer un commentateur 
avant 2012 aviez-vous entendu parler de ce modèle "infaillible" qui existe pourtant depuis une quinzaine d'années ? Moi pas.

Le samedi

Le samedi matin, on apprenait aussi que Sarkozy s’attendait à un résultat tellement serré qu’il parlait au Parisien d’un « effet Floride » (allusion à l’élection américaine de Bush en 2000, la Floride avait été gagnée par 537 voix d'écart, un recomptage avait été refusé). Plusieurs twittos pro-Hollande, impressionnés, se sont alors mis à encourager les éventuels abstentionnistes.
Si vous n'allez pas voter demain, le camembert risque d'être réélu! 
Pour l’observateur même distrait de Twitter, la mobilisation des sarkozystes sur un hashtag jusque là investi par des twittos de gauche, ne pouvait pas passer inaperçue : 
#radioLondres Le flanby sera périmé le 6 mai ouf on n'aime pas. La France préfère le camembert Président. Sa date de péremption est Mai 2017.
le flanc à été rejoint par le bègue :attention risque d’une équipe de bras cassés (on est pas dans le discours d’un Roi ici) !
Réciter des tirades apprises par cœur en baillant ne fait pas de Moi un Président 
Cette mobilisation se basait-elle sur de réels sondages ? Les nouvelles semblaient confirmer le resserrement de l’écart annoncé la veille : 
Sondage confidentiel livré ce matin, peu après 11 h dans les états-majors des partis politiques donnerait #FH 51% et #NS 49% #RadioLondres
Intox certainement, pour ceux qui n’apprécient pas qu’un autre courant utilise le même hashtag, et qui expriment leur mécontentement sans craindre le Godwin: 
#radioLondres Il y a beaucoup trop d'interférences sur les ondes.
Attention #RadioVichy infiltre #RadioLondres, je répète, #RadioVichy infiltre #RadioLondres
Dénoncez les collabos, infiltrés sur #radiolondres avec #vichy
Je quitte #Radiolondres ça pue trop le camembert !!!
Le samedi après midi (13 h 45) #radiolondres commence à bouger un peu plus : les gens inquiets par la perspective d’une victoire de Hollande moins éclatante que prévue essaient de se rassurer, bien que...
La météo s'annonce plus clémente que prévue sur la Hongrie. Le vent tourne du coté des Pays-Bas.// je confirme. 
Les professionnels supposés être au courant, quand ils sont questionnés, restent méfiants et usent de la litote ou de l’euphémisme : 
— Les sondages secrets circulent. Circulez, y a rien à voir.
— c'est quoi les chiffres?
— ces chiffres sont secrets et sans surprise. 
Camemberts Président et Flanby :
 une photo à succès
Pour meubler l'attente, on s'encourage. Une photo supposée avoir été prise à Auchan fait le buzz sur Twitter comme sur Facebook. Elle représente un rayon frais de grand magasin, dont un bac est rempli d’un côté de camemberts Président et de l’autre de Flanby. Ce qui peut se lire « Flanby président »… à condition d’être du bon côté du bac ! Le mot de Sarkozy au Parisien à propos de la Floride circule lui aussi mais les personnes autorisées (journalistes, commentateurs politiques) semblent sceptiques, vu leur réponse : 
— urgent : Sarko espère un scénar à la Bush !
— mouais. Y a pas la Floride ici...
Malgré l'inquiétude perceptible, les blagues circulent toujours mais elles sont moins nombreuses.
#sondage #radiolondres Exclusivité sondage 2007 Sarkozy 53 % Royal 47% »
Afin d'éviter l'engorgement des bureaux, les électeurs de N. Sarkozy voteront le 6 mai, ceux de F. Hollande le 7. (Propagande 75016) 
Cette inquiétude n’échappe pas aux pro-sarko, qui s’en réjouissent : 
Je sens comme de l'anxiété chez certains «camarades» #radiolondres
Elle étreint tellement certains pro-Hollande qu’ils en perdent tout sens de l’humour et que l’auteur de la blague citée plus haut est obligé de s’expliquer :
Fascinant; certains ont pris la blague "électeurs Sarko le 6 électeurs Hollande le 7" au sérieux. Il est temps que ça s'arrête ce truc #nerfs
Cela n’empêche pas les mêmes pro-Hollande d'affirmer
Je pense que tout le monde est d'accord les gens de droite n'ont aucun humour. #radiolondres
En l’absence de sondages secrets ou de résultats partiels, la conversation va bon train sur le sujet du vote électronique, et de son opacité. Un sujet déjà abordé il y a quelques jours par les mélenchonistes, mais auquel l’article de Numérama a donné beaucoup de visibilité. Le même Numérama propose, puisque la liste des bureaux de vote électronique est secrète, de faire un recensement participatif et invite à déclarer son bureau ici. Des twittos s’en amusent.
#radiolondres ça me fait bien marrer ces délires sur le bourrage électronique
À partir de 22 h 30, l'atmosphère se détend, les plaisanteries refleurissent :
Si ça se trouve, le changement, c'est pour dans 5 ans.
Ok, vous regardez tous #TheVoice. Après, venez pas vous plaindre si ça se passe mal demain... #punitiondivine
Selon mes estimations, les sondages auront raison demain
Bison futé a classé rouge le 6 mai en raison du chassé-croisé entre exilés fiscaux et chars soviétiques.
La plus grosse pleine lune de l'année entre le 5 et le 6 mai... #cestunsigne
C'est que les prévisions se font plus précises. On a les tendances des Antilles.
Ceci n'engage que moi mais demain je vois un @fhollande entre 52 et 53 ...
En Guadeloupe, la Pizza au Gouda aurait donc sacrément augmenté en 2012 par rapport à la pizza Royale en 2007 : +13?
60% du rhum antillais s'exporte vers les Pays Bas, Très bon pour la France
Le hollandais volant a coulé le Yacht aux Caraïbes !.

Le dimanche 

Le dimanche matin, on peut commenter à l'aise les résultats d'outremer.
Chez les caribous on préférerait nettement le gouda à la Rolex.
en Martinique le rhum hongrois n'est distillé qu'à moins de 32 degrés alors que le hollandais est + de 68°
En guadeloupe le rhum hollandais est cette année à 71,93 degrés. C'est chaud 
Un sondage évoqué par la RTBF la veille au soir donnant toujours Hollande gagnant à 53/47, soit 6 points d’écart, on se réjouit : 
Les sanglots longs des violons hongrois amusent mon cœur d'un entrain joyeux. 
Pourtant les adversaires continuent leur pilonnage:
In extremis, le pédalo va se retourner. Je répète, le pédalo va se retourner.
«Sarko repasse, la preuve !»
Et une photo de Sarko « repassant » se met à circuler. 
Les twittos qui venaient sur #radiolondres pour connaître les chiffres des sondages secrets devront attendre encore un peu, même si ça les énerve:
Le hashtag #radiolondres devient totalement ridicule, tweetez les chiffres au lieu de vous prendre pour des résistants. 
La RTS, qui n’a encore rien divulgué, meuble en plaisantant et fait sa pub :
Une fondue au fromage SUISSE sera offerte à notre 6000e follower (sans camembert ni gouda ) #radiolondres » 
Enfin dès 13 heures, tout semble plié : la Tribune de Genève et le Matin rendent publics les résultats de plusieurs instituts de sondage sortie des urnes à la mi-journée, donnant Hollande entre 52,5 et 53 % devant Sarkozy à 47,5 ou 47 %. Les twittos de gauche se réjouissent, les autres deviennent peu à peu inaudibles. 
Je suis en train de customiser mon yacht pour qu'il ressemble à un pédalo. #radiolondres
Ceux qui en avaient assez des métaphores à base de centimètres, de degrés d’alcool ou de température peuvent s’extasier devant une créativité retrouvée :
J'ai vu 53 écureuils sur un arbre. Ils s'enculaient. C'est signe de printemps.
53 biscuits roses prêts à plonger dans le champomy
Liliane Bettencourt a voulu voter, à Neuilly-sur-Seine, mais les 40 000 euros ne rentraient pas dans l'enveloppe
Si de temps en temps un opposant ose encore s’exprimer,
SONDAGE 15 H 30 !!!!! : Hollande : 50,0145 Nicolas Sarkozy : 49,9855 !!!! #VoterNS !!!! 
il est vite ridiculisé par un hollandais :
Sarko a raison d'y croire. Un sondage le donne deuxième tandis qu'Hollande est donné avant-dernier
Le silence flagrant des pro-sarko devient alors un signe de victoire:
Et elle est où Morano ??? On l’entend plus ! #radiolondres
Mais où sont les twittos de droite ? OUUUHHHHH, ils se cachent les sarkozystes..
De leur côté les médias suisses et belges ont commencé à publier les premiers sondages sortie des urnes. 
Un passionnant match Anderlecht-Bruges a suivre sur le très informé site de @lesoir
Ce soir à 53H47 nous aurons les résultats entre FH et NS
Ils sont abondamment repris, ce qui énerve les gens au courant
Recevoir des SMS confidentiels qui confirment les sondages consultables sur le web étranger et parodiés sur Twitter, c'est...
Et même les autres
Mon boucher m'a dit ce matin : "La côte de veau est à 23 euros 90 le kilo". Dois-je en tirer une conclusion ?! 
Le hashtag #radiolondres ne figurant pas dans les trending topics, on en tire des conclusions un peu hâtives.
Le CSA aurait-t-il donné des consignes à Twitter ? #RadioLondres n'est pas en Trending Topic ! #CoincidenceJeNeCroisPas

La télévision, grande perdante

Peu après 16 heures, le mouvement s’accélère. Des photos circulent, montrant la Bastille déjà interdite à la circulation. L'excitation grandit.
Ce soir Jean-Pierre Elkabbach et Jean-Michel Apathie sont envoyés à France Inter en rééducation..
Bastille est bloquée, je répète, Bastille est bloquée. Impossible d'en faire le tour. Je passe faire un tour au QG de Hollande.
16 h 50. À une heure dix de l’estimation officielle promise par les médias belges et suisses, ceux-ci en rajoutent dans le teasing : 
Amis français, n'oubliez pas le changement d'heure. Ce dimanche à 18h, il sera 20h.   
À 18 heures, enfin tout est vraiment plié. Les titres de la presse belge et suisse sont accessibles à tout le monde. J'écoute en direct l'émission spéciale de la RTBF. L'allégresse est à son comble sur #Radiolondres.
Tous ensemble, souhaitons un agréable vol pour Los Angeles à Mickaël Vendetta.
Résultats définitifs : 25% "a voter", 25% "à voté", 25% "à voter" et 25% "a voté" - 75% d’illettrés »
Le maniaque qui s'était réfugié depuis 5 ans est en voie d'être délogé par 53 policiers du RAID batave
« Avec Carla, tout allait bien dans mon couple jusqu'au jour où j'ai eu un petit problème d'élection. » 
Les commentaires se focalisent alors sur le ridicule de la loi sur les sondages, et sur la télévision, grande perdante de ces élections, avec ses présentateurs obligés de meubler alors qu'ils ne peuvent rien dire.
Les sondagiers qui ne mesurent rien viennent d'interroger le 5000e votant et la tendance se confirme...
Tout le monde a les résultats, mais il faut faire "comme si" ... #absurde
Si je comprends bien on ne peut citer les médias suisses et belges et eux ne peuvent citer leurs sources françaises #ridicule #soir.be
#radiolondres nous montre à quel point la télévision est un média du passé dans sa forme actuelle
J'adore ces moments de vide télévisuel une heure avant les résultats.
Le décalage entre le dynamisme et la réactivité des réseaux sociaux et la platitude des médias dinosaurus est juste ENORME 
Étrange impression d'être à un réveillon où l'on attend minuit pour s'embrasser et fêter le passage officiel vers une nouvelle année.

23 avril 2012

#RadioLondres, une compile

Course d'escargots aux couleurs éloquentes, vue sur Twitter

Ça a commencé très tôt, dès samedi vers 18h, juste après le vote à Saint Pierre et Miquelon, où fleurissent apparemment les roses, puisque un twittos posta ceci : 
« Les roses font au moins 30 cm de haut à St Pierre et Miquelon. Je répète, 30 cm. #RadioLondres »
Ce hashtag (mot-clé), #RadioLondres, allait connaître un succès grandissant au fur et à mesure que l’on approchait du lendemain 20 heures, avec d’autres tels que #Jerespectelecodeelectoral, #marchesaintpierre, ou #resultats2012. Comme on votait aussi à Londres, un petit malin, aussitôt retweeté par des dizaines d’autres, ajouta à 18 h 36 : 
« Surtout ne pas diffuser les premiers résultats que lesoir.be vient de publier sur le vote à Londres. »
Un clic sur le lien suffisait pour s’apercevoir que Le Soir, se basant sur un sondage sortie des urnes, annonçait Hollande plus bas que prévu, Sarko encore plus bas, Mélenchon à 14 %, et déjà... « Le Pen la surprise ». 

Passant du langage des fleurs à celui de la chaussure, un autre twittos, citant une estimation interdite, annonçait : 
« le nain chausse toujours du 26 ». 
Un troisième, inquiet ou heureux, s’exclamait : 
« La Marine nationale monte, la Marine nationale monte !! » 
Un autre, apparemment déçu, déplorait dans un style plus culinaire que « la béarnaise ait raté » alors que « la mimolette » était « confirmée à 30 € ». 
Un adepte de la variété affirmait :
« L'Eurovision donne 29 points à la Hollande et 26 à la Hongrie... » 
Affolés par cette avalanche de métaphores, certains avouaient avoir du mal à s'y retrouver : 
« Avec l'histoire de #RadioLondres, maintenant je cherche un double sens à tous les tweets... » 
se plaint un twittos perdu.

Dans le genre océanique, on vit ensuite et successivement passer la navigation de plaisance : 
« le yacht de Bolloré prend la vague en pleine face, je répète, le yacht de Bolloré prend la vague en pleine face », 
la poissonnerie, 
« #RadioLondres Je crois que le marché de St-Pierre ferme à 22 h, s’il y a un pêcheur de morue sur Twitter, on voudrait qu'il se signale » 
et le Titanic : 
« Le capitaine de pédalo a évité l'iceberg, je répète le capitaine de pédalo a évité l'iceberg ! »
Vers 19 h 30 samedi, on pouvait demander sur le mode primeurs : 
« qui peut dire combien coûte le panier de l'ouvrière au marché de St-Pierre ? mentionner les oranges mi-bourgeoises », 
ou sur le mode climatique : 
« Quelqu'un peut il me donner la météo en Guyane et en Martinique en ce moment ? »
« quelqu'un connaît la force du vent marin sur #marchesaintpierre ? » 
ou encore sur l’alcoolique : 
« Demain, j'ouvre une bouteille de rosé et de rouge, des conseils sur le degré d'alcool ? » 
Tous les twittos n’était pas dupes : les uns avertissaient les autres d’un très sérieux 
« Attention, les carottes ne sont pas cuites. Je répète: les carottes ne sont pas cuites. », 
les autres se lançaient dans la dérision : 
« L'information qui dit que Cheminade aurait eu une voix dans les DOM-TOM est un fake. »,
 « Que font tous ces camions de la marque Kleenex devant le siège de l'UMP? »,
« Je prédis que le gagnant de l'élection ne tiendra pas ses promesses #RadioLondres // mouahahahhahahaha »,
« Si tu lis jusqu'au bout, tu auras lu 2 fois le même truc. Je répète. Si tu lis jusqu'au bout, tu auras lu 2 fois le même truc. » 
et le délicieux 
« Sinon allez poster les résultats et sondages sur Google+, personne ne le remarquera. » 
En tout cas, tous se félicitaient de la situation entraînée par une interdiction ridicule : 
« Magnifique #effetStreisand pour l'interdiction des estimations d'ici dimanche 20h ! » 
L’effet Streisand, faut-il le rappeler « est un phénomène internet qui se manifeste par l’augmentation considérable de la diffusion d’information ou de documents faisant l’objet d’une tentative de retrait ou de censure. ». 
On en vit même entamer le débat politique avec vingt-quatre heures d’avance : 
— « Churchill : « La vertu inhérente au socialisme consiste en une égale répartition de la misère. » disait l'un
— « Alors que la répartition de 600 milliards de dette, c'est quand même beaucoup mieux ! » répondait l'autre.
Le dimanche, il y en eut qui se firent plus vulgaires : 
« Dans les Dom Tom la poissonnière l'a dans la raie ! #JeRespecteLeCodeElectoral #RadioLondres »
tandis que la présence du hashtag RadioLondres dans les TT (trending topics) attirait l’attention des étrangers : 
« French resistance style tweets to offer early and illegal #french #election results under #radiolondres hashtag ». 
La multiplication des métaphores légumières ne laissait pas d’étonner : 
« Beaucoup de monde dans mon épicerie de quartier pour un dimanche de vacances... #RadioLondres 
Quelques twittos équipés profitent d’Instagram pour envoyer des photos, comme celle d’un Flanby périmé, accompagné de la légende 
«#RadioLondres Impossible de voter pour Flanby, je répète : impossible de voter pour Flanby !» 
Un sympathique cuisinier de colo envoie la photo de ses piles de crêpes en précisant 
« La pile de gauche semble avoir une nette avance... #radiolondres ». 
Un mystérieux message, 
« #RadioLondres Veuillez transmettre à vos réseaux de résistance la vue aérienne ci-joint. #topsecret », 
sert de commentaire à une photo de course d’escargots en bois rose, bleu, jaune, rouge, orange et vert. 
Circule aussi un bon montage photo montrant un camion des déménageurs bretons devant le palais de l’Élysée. 

Cependant, l’heure approchant, les prévisions s’affinent : 
« Les numéros du loto du jour (à confirmer) 27/ 25,5/ 16/ 13/ 10 »
« Dernière observation du marché RTBF: le gouda à 28 € la rolex à 26 € la choucroute à 16 € la tomate à 13 € #radiolondres »,
« Nouveau bulletin Météo de #radiolondres 27-29°à Amsterdam, 25-26 à Budapest,18-20 à Vichy, 11-12° à Moscou ». 
Et devant la montée de Marine le Pen, les twitts se teintent d’amertume :
« La tomate est moins mûre qu'attendue. Il a trop plu. #RadioLondres #22avril »,
« Harry Potter nous a pas libéré de Valdemor ». 
Les twittos, maintenant au courant de ce qui les attend, se sont installés devant la télé pour patienter avant la divulgation officielle et autorisée des différents sondages, dont tous ont connaissance, par des journalistes aussi aware qu'eux.  C’est toujours l’humour qui domine : 
« Plus efficace encore que #radiolondres : observer à quel moment Jacques Seguela va re-re-re-retourner sa veste... #bfmtv »
« Borloo revient du coiffeur. Borloo revient du coiffeur. #radiolondres »
« Serge Moati en repérage au Panthéon. #RadioLondres »
« Et toujours aucune info sur le score de Cheminade. Les menaces d'amendes semblent efficaces #RadioLondres »

EC

22 avril 2012

Problèmes de réception

C'est aujourd'hui l'anniversaire de ma mère, 88 ans. Je lui ai offert ces fleurs, choisies chez Aquarelle, une maison qui a la bonne idée de vous envoyer la photo de votre bouquet juste avant l'expédition. Voici l'histoire de leur envoi et de leur réception : je l'ai écrite comme la précédente, en twitts de 140 caractères pile, publiés sur Twitter. Il doit y en avoir dix-huit, si mon compte est bon, soit 2520 signes exactement.

À 88 ans, ma mère vit dans la maison de son beauf, 90 ans, et de sa sœur, 86 ans. Les trois sont un peu sourds, mais s’entendent assez bien.
Ils mangent ensemble, regardent ensemble la télé, partagent la même « auxiliaire de vie », font quelques pas dans le village s’il fait beau.
Pour célébrer ces 88 ans, j’ai choisi sur Aquarelle un beau bouquet de roses, rouges et jaunes, quelque chose de gai, livraison prévue hier.
Vendredi 20, à 17 h 30, le bouquet est au centre Chronopost de Creil, chez l’expéditeur. Il arrive chez Chronopost Valence à 5 h 49, samedi.
À 7 h 21, samedi, le bouquet est dans la camionnette de livraison de Chronopost, laquelle entame sa tournée. Le village est à 10 kilomètres.
À 11 h 47, le livreur se présente à l’adresse indiquée avec le colis, et sonne. Rien ne se passe. Il sonne encore et demande si ya quelqu’un
À 11 h 48, n’obtenant pas de réponse, il téléphone au numéro indiqué sur son bon de livraison, mais se heurte alors au silence du répondeur.
Il décide donc comme prévu en pareille circonstance et au vu de la disposition des lieux de laisser le colis sous le porche devant la porte.
Un peu avant 11 h, avertie de la livraison et étonnée de n’avoir pas reçu de coup de fil, j’essaie de téléphoner à ma mère, pas de réponse !
Un peu inquiète, je rappelle vers midi, puis plusieurs fois dans l’après midi (en respectant l’heure de la sieste). S’ils n’étaient pas là ?
Mais où pourraient-ils être, eux qui ne bougent jamais ? Vers 17 h enfin je finis par entendre la voix de ma mère au téléphone, tout baigne.
« As-tu reçu les fleurs ? » — « Quoi ? » — « Je t’ai envoyé des fleurs. » — « Ah non, je n’ai rien reçu. Si, je vois une branche de lilas. »
Flûte, me dis-je. Le livreur n’a rien livré du tout, ou alors des personnes mal intentionnées ont franchi la barrière et dérobé le bouquet !
Va voir tout-de même, dis-je à ma mère, qui s’exécute. Tu ne vois pas un carton ? Ah oui, il y a bien un carton, là. Il est léger, dit-elle.
À midi moins dix, je suis sortie comme chaque jour pour ramasser le courrier, j’ai vu ce carton, j’ai pensé que ton oncle voulait le jeter !
Tu comprends c’est un carton très moche, un peu déchiré. Tu crois qu’il y a des fleurs dedans ? J’appelle ton oncle pour m’aider à l’ouvrir.
Aucun des trois n’avait entendu la sonnette, pas plus que la voix du livreur. Mes coups de téléphone, aucun des trois ne les avait entendus.
Plus tard, ma mère m’a rappelée : d’un bouquet, ils en avaient fait deux gros. L’un trônait dans le salon, l’autre sur la table de l’entrée.

15 avril 2012

Le Gitan de la ligne 2


Encouragée par les exemples remarquables de Kolia Delesalle et Lucien Suel, ainsi que par le groupe des twittérateurs de Facebook, je me suis essayée aujourd'hui à la «twittnouvelle», un genre appartenant à la «twittérature». Celle-ci, qui pourrait s'intituler «le gitan de la ligne 2», a été publiée sur Twitter et sous le pseudonyme de souris_verte, en dix fois 140 caractères.

Le musicien de la ligne 2 gratte sa guitare avec une telle conviction qu’il couvre presque entièrement sa voix, les paroles sont inaudibles
La musique, des rythmes sud-américains, est suffisamment connue pour que certains passagers battent discrètement la mesure avec leurs doigts
Pas le type que je fixe depuis la Place Clichy à cause de sa chemise bleu turquoise phosphorescente et de sa cravate rose sale épinglée d’or
D’or plaqué, certainement. Plaqué comme le sont ses cheveux noirs plantés bas sur le front et lissés en arrière avec du gel. Il ne bat rien.
Ni des doigts, ni des pieds, ni des paupières il ne bat, non. Mais dans son regard il y a du vague et même du tendre, et ses lèvres bougent.
Il les connaît par cœur, les paroles, et sur ses lèvres, oui, je peux lire l’espagnol. Une chanson, deux chansons, trois, il les sait toutes
Il met la main dans sa poche droite. Pour chercher de la monnaie ? Non. Il en retire un objet plat de forme arrondie, qu’il cache avec soin.
Il le cache comme s’il en avait honte. Puis toujours discrètement, il enroule une sorte de fil autour de son pouce. Le guitariste lui, joue
Le type fouille sa poche gauche et sort un autre objet de même forme qu’il cache dans sa main et entortille un autre fil à son pouce gauche
Le musicien s’arrête, fait la quête mais personne ne lui donne de pièce. Le type remet les objets dans ses poches. Ce sont des castagnettes.

Par ailleurs, je poursuis avec un aveugle acharnement le pensum de mon quatrain quotidien, réalisé — comme son nom l'indique — chaque jour, entre 7h 30 et 8h, (8 h 30 le dimanche) sur les titres de l'actualité. On peut le retrouver à l'adresse http://lequatrainquotidien.blogspot.fr/.

11 mars 2012

Hollande et la race

La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale.
Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion.
Elle respecte toutes les croyances.
Son organisation est décentralisée.
(Article 1 de la Constitution)





Contrerimes sur un fait d'actualité

Hollande veut que l’on supprime 
De la loi de l’État,
Un mot qui est un attentat,
Un mot qui nous opprime.

Est-il dans le vocabulaire
De la Constitution
De notre admirable nation
Un qui soit plus vulgaire ?

Il faut vite que l’on efface,
Par un référendum,
Ce mot qui schlingue un maximum,
Cet affreux mot de « race ».

Il n’a qu’une seule occurrence,
Par un hasard heureux,
Dans un article poussiéreux,
L’article un, je pense.

Cela sera donc très facile.
Mais pourquoi s’arrêter ?
D’autres mots sont à ses côtés,
Qu’il faut qu’on annihile.

Tenez, par exemple, « origine » :
C’est un mot incongru !
Depuis Courbet c’est très mal vu,
Il faut qu’on l’élimine.

Quant à la « religion » c’est pire :
À l’heure où le halal
Nous appuie là où ça fait mal,
Il nous faut l’interdire !

Que reste-t-il au bout du compte ?
« Sans distinction » tout court.
Quoi ? Distinction vous paraît lourd ?
Bourdieu en aurait honte ?

À qui veut être irréprochable
Tous les mots sont suspects.
Ah, Constitution méprisable,
Coupons-lui le caquet !

EC

04 mars 2012

Gérer un Google group


Pourquoi faut-il que je me charge de tâches supplémentaires, sous prétexte que je suis retraitée ? C’est ce que j’ai cru bon de faire, en reprenant la gestion d’un groupe littéraire qui, il est vrai, m’est très cher. Et pourtant je le regretterais presque. J’ai remarqué qu’à part quelques fils et filles de militaires, de grands reporters ou de nomades roumains ou touaregs, les gens sont par nature hostiles au changement. Confrontés au choix : « rien ou autre chose ? », ils choisiront de préférence « rien ».
Le changement en question — pour moi l’unique condition de la reprise de cette charge — consistait à passer d’une lettre de diffusion e-mail (élaborée à partir d’informations envoyées par les membres, puis regroupées, vérifiées et synthétisées depuis des années par une personne dont je salue ici le boulot que peu de gens se représentent), à un Google group, lequel présentait l’avantage pour moi de demander moins de travail, puisque ses membres sont censés envoyer  chacun leur information au moment où ils en sont avertis.
Mais une utilisation correcte du Google group suppose à la fois un peu de connaissance, de discipline et de respect. La connaissance (je ne dirais même pas l’intelligence) conditionnant d’ailleurs les deux autres vertus.
Dès le premier envoi, je fus agressée, et le groupe en même temps, par un monsieur rempli de préjugés, qui s’indignait du fait que Google eût été choisi de préférence à Yahoo, Google étant comme chacun sait « liberticide ». Je répondis à ce monsieur que la raison de mon choix était toute bête : il se trouve que je gère deux autres groupes Google, dont un tout à fait comparable à celui-ci. Peu de monde s’en plaint. Ça marche relativement bien, tout en n’exigeant de ma part qu’un bénévolat limité à l’acceptation de nouveaux membres. C’était donc plus simple à gérer. Je suis par ailleurs abonnée à un ou deux groupes Yahoo. Quant à savoir quel système est plus liberticide que l’autre…
Mécontent de ma réponse, ce monsieur s’adressa de nouveau à l’ensemble du groupe sous un titre plein de majuscules et de points d’exclamations, chose tout à fait contraire aux usages, protestant cette fois contre le fait qu’il allait ou n'allait pas, je ne sais plus, recevoir les messages qu’il envoyait lui-même. Ma réponse — privée — ne lui plut pas, il préféra partir.
D’autres personnes, plus urbaines, me firent part en privé de la même crainte de se voir submerger, et je pus leur expliquer calmement la façon de réguler soi-même les réceptions de messages du groupe, en allant tout simplement sur l’interface, dont le lien est signalé au bas chaque message.
Je dus aussi répondre à d’autres, qui se plaignaient — à moi — des messages du monsieur parti, ses états d’âme n’ayant rien à voir avec l’objet du groupe, ce dont je suis bien d’accord.
Après ce remue-ménage, je pensais que les choses s’étaient enfin calmées, mais je dus faire face à un autre problème.
Un autre membre, ne voyant dans le groupe qu’un media supplémentaire pouvant servir à sa propre réputation, n’hésita pas à intégrer l’adresse du groupe à sa liste de diffusion personnelle, laquelle ne faisait que la promotion de sa publication et n’avait rien à voir avec le sujet commun. Que faire ? Je lui demandai gentiment d’arrêter. Mais je m’attends à recevoir bientôt, à cause de sa publication irréfléchie, de nouveaux messages de reproche émanant des membres se jugeant agressés par elle.

Décidément, la démocratie est une chose difficile à pratiquer, chez nous. On invoque les grands principes, on en a plein la plume, mais au quotidien, on se conduit au mieux comme un irresponsable, au pire comme un mufle.

En écrivant ces mots, j’entendais M. chantonner dans la cuisine, sur un air improvisé : « Bayrou pète, Bayrou s’tond ». Serait-ce un signe ? Je vais surveiller la cote de Bayrou dans les sondages.

05 février 2012

XIVe journée Raymond Queneau


Une vue de la salle, l'après-midi.
Sur l'écran, on reconnaît
Cent mille milliards de poèmes, de R.Q.

Chaque année, l’équipe de recherches sur Raymond Queneau de l’Université Paris III, dirigée par Daniel Delbreil, et l’Association des Amis de Valentin Brû organisent à Censier une « journée Queneau » à laquelle M. et moi ne manquons jamais d’assister (voire une fois de participer). Hier, c’était la quatorzième. Elle était divisée en deux parties, la deuxième étant couplée avec le programme de recherche ANR « livre espace de création ».

Entre les deux parties, un déjeuner pris en commun à la brasserie « Village Monge » autour d'une planche auvergnate permet aux participants de lier connaissance.

Après les introductions et informations d'usage, par Daniel Delbreil et Bertrand Tassou, Nadia Khammai attaque par une mise en bouche intitulée Queneau by night, un peu décevante — mais peut-il en être autrement d'un work in progress pris à ses débuts ? — et limitée à la poésie de Queneau. En fait une compilation des occurrences du mot « nuit » dans l'œuvre poétique quenienne, occurrences qu'elle tente de ranger dans la thématique du monde de la nuit urbaine  trouble, sale et inquiétant, opposé à celui de la nuit campagnarde plus rassurant, sans vraiment trouver une idée force pour étayer cette thèse. Claude Debon lui suggère d'autres pistes en lui rappelant le fameux vers « Nuit : une syllabe » dont elle n'a pas parlé et qui échappe à sa thématique. Je pense de mon côté à « Un train qui siffle dans la nuit, c'est un sujet de poésie ». Étienne Cornevin rappelle l'opposition quenienne au surréalisme comme irrationalité nocturne et l'ancrage de l'auteur dans Leibniz; Queneau est selon lui « solaire ». D'autres font justement remarquer que l'aube de la « micro aube » (et des éboueurs martiniquais) ainsi que le crépuscule de la « toute petite crêpe » se situent aux limites et ne font pas partie de la nuit. Astrid Bouygues citant Saint-Glinglin ne trouve pas le monde de la nuit campagnarde si rassurant que cela. Et Marie-Claude Cherqui signale que le mot nuit est aussi employé par Queneau à propos du cinéma. Gabriel Saad invoque enfin la polysémie de ce mot.

Jean-Pierre Longre
C'est ensuite le gros morceau de la matinée, avec Jean-Pierre Longre, dont le sujet, Queneau et Cioran, exercices de doute, est pour le moins inattendu. D'où vient que, lisant Cioran, il pense souvent à Queneau, et lisant Queneau, il pense parfois à Cioran ? Entre les Exercices de style de Queneau et Exercices d'admiration de Cioran, ces Exercices de doute reflètent d'abord les doutes de Jean-Pierre Longre lui-même sur sa propre étude. Car après tout, même si Queneau et Cioran étaient contemporains (8 ans les séparent) et tous deux parisiens d'adoption (l'un venant de sa Normandie, l'autre de sa Roumanie), se sont-ils jamais rencontrés ? Aucune référence à Queneau dans Cioran. Quant aux références à Cioran dans Queneau, elles n'existent que dans le cadre professionnel puisque Queneau lit le manuscrit du Précis de décomposition (publié par Gallimard ensuite) et classe Cioran dans les écrivains européens pessimistes. Si Queneau lit encore les Syllogismes de l'amertume, avec semble-t-il une certaine lassitude, La Tentation d'exister, elle, sera lue par Paulhan. Bref, la relation entre les deux paraît bien mince.

Y a-t-il alors des points de rencontre entre leurs écrits ? Si oui, ils ne relèvent pas d'une influence réciproque mais peut-être d'une intertextualité. Ne peut-on pas entendre une certaine résonance entre ces variations sur la mort qu'écrit Cioran et l'instant fatal de Queneau ? Claude Debon elle-même n'a-t-elle pas comparé, dans une préface, le scepticisme de Queneau à celui d'un Cioran ? Outre le scepticisme, et d'une certaine manière le cynisme (cf. le chien chez Queneau et le chien céleste chez Cioran) Jean-Pierre Longre décèle un autre point commun entre les deux auteurs, la jovialité. Chez Cioran en effet, le cynisme débouche sur le burlesque. Un texte du Précis de décomposition s'intitule « Les dimanches de la vie », selon l'expression de Hegel reprise par Queneau dans un titre de roman. Et de citer un poème du Chien à la mandoline, « Les dimanches haïs favorisent la poésie » : 
Que faire en ce jour plein de nuages ?
Écrire un poème peut-être
Cela présente l'avantage
De cultiver les belles-lettres
Le chapitre VI d'Histoire et Utopie de Cioran ne peut-il pas être comparé à Une Histoire modèle de Queneau sous l'angle d'une citation d'Hésiode sur l'âge d'or ? Il est intéressant de voir comment l'un et l'autre envisagent le caractère cyclique de l'Histoire. Ce sont des points de vue de philosophes, qui n'excluent pas le sourire narquois en direction de la Philosophie qui se prend au sérieux.

Je me rends compte que mes notes sont tellement nombreuses que je ne vais jamais finir ce compte rendu : alors citons encore ce saisissant parallèle entre la phrase de Cioran « Le réel me donne de l'asthme » et l'ontalgie propre au héros de Loin de Rueil, Des Cigales ; l'amour commun pour les exercices littéraires (Cioran disait — je ne garantis pas l'exactitude de la citation —  « Pour mon malheur, j'ai cru que l'âme était tout, alors que ce sont les mots ») ; Le sentiment d'étrangeté ou atopia qu'ils ont aussi en commun, etc. Bref c'était un exposé remarquable et convaincant qui n'a pas manqué de provoquer la discussion.

Aurélien Demars
Le premier à intervenir est un jeune et impressionnant philosophe dont je regrette de n'avoir pu noter le nom : { mise à jour du 10 février : il s'appelle Aurélien Demars, auteur d'une thèse sur Cioran }
il place au dessus de Queneau et Cioran un commun Kojève, puisque Cioran a lu les textes de Kojève sur Hegel ; on connaît par ailleurs l'influence de Kojève sur Queneau et sa conception de l'Histoire.Sur la question de savoir si Queneau a pu rencontrer physiquement Cioran, il apporte une information intéressante : tous les deux ont fréquenté le salon littéraire de Mme Tézenas du Montcel, où l'on rencontrait aussi des Michaux, des de Stael, etc. Ils ont pu s'y croiser.
On apprend dans la foulée que James Sully, l'auteur de Pessimism, était une lecture commune à nos deux auteurs. Le pessimisme est une notion inventée par Fréron (l'ennemi de Voltaire), réinventée ensuite par Schopenhauer puis Coleridge. Cioran s'en est démarqué, il ne supporte pas qu'on dise de lui qu'il est pessimiste et différencie comme Sully le pessimisme d'idée du pessimisme vécu, qui est sans progrès.
Autre référence commune, celle de Puech dont Queneau suivait les cours sur la Gnose au Collège de France.

Un divertissement bienvenu — et musical — nous est offert par Étienne Cornevin en fin de matinée, avec un parallèle entre Queneau, Cami et Boby Lapointe.
Après le déjeuner nous attaquons, beaucoup plus nombreux qu'au matin, la deuxième partie de la journée d'étude, intitulée Queneau : expérimentations poétiques, perspectives graphiques.


Une page de L'Histoire d'un livre
Claude Debon commence, avec L'Histoire d'un livre, de François Arnal et Raymond Queneau, conçu entre 1961 et 1964 mais édité seulement en 1999. C'est l'histoire simplifiée de la collaboration entre un écrivain et un peintre, avec ses paradoxes. Le livre qui est « en train de se faire » est déjà fait. À l'origine de la création du livre, il y a la poétique (matérialité du livre, apparition des personnages, contraintes) de Queneau lui-même, et les réflexions sur les problèmes de la critique contemporaine. L'autonomie du livre serait plus grande que celle de son créateur. C'est l'époque où Queneau se détache en effet un peu des systèmes et des « livres à contrainte ». C'est aussi la réalisation potentielle d'une œuvre d'Arnal.

Robert Massin prend sa suite. Ici, je dois révéler que Massin est à l'origine de mon intérêt pour la typographie, qui date de l'édition de 1963 des Exercices de style de Queneau (je n'avais pas encore quinze ans). J'étais donc particulièrement impatiente de l'entendre, et un peu émue aussi. Il raconte qu'il était Directeur artistique chez Gallimard depuis trois ans lorsqu'il s'est lié d'amitié avec Queneau, et commence par évoquer la conception d'un autre livre, Cent mille milliards de poèmes, qui eut deux sources d'inspiration: d'abord les « têtes folles », ces albums pour enfants dans lesquels on pouvait mélanger la tête d'un personnage avec le ventre de l'autre et les jambes d'un troisième, et qui avaient inspiré Queneau. Ensuite une publicité pour le Bon marché (qu'il nous montre et qu'il avait apportée à Queneau) conçue selon le même principe. La difficulté de conception de Cent mille milliards de poèmes est évidente : il fallait éviter que les languettes, qui correspondent chacune à un vers, ne se chevauchent. Aussi Massin reconnaît-il avec modestie que le principal mérite de l'ouvrage revient au relieur, qui s'appelait Angel (et qu'eux appelaient « Angel pur et radieux »). Il créa pour cela une sorte de « peigne » géant.

Exercices de style circule
dans l'assistance
Massin en vient ensuite au fameux Exercices de style : avec la même modestie, il rend à Jacques Carelman la paternité de l'idée de cette édition : ne pas faire d'illustrations à proprement parler, mais des exercices de style parallèles en dessins, en peinture, en sculpture, en typographie. Il nous montre un exemplaire de tête, pour lequel Jacques Carelman avait imaginé un habillage — au sens propre, puisque il s'agit d'un costume à carreaux croisé et fermé par le fameux bouton ! L'illustre Pierre Faucheux a lui aussi réalisé un Exercices de style, totalement différent de celui-ci, et que l'on nous montre à l'écran. Massin nous parle ensuite de la Typographie expressive, concept américain appliqué aux Exercices et qu'il mit à nouveau en œuvre, toujours pour Gallimard, dans une édition de La Cantatrice chauve de Ionesco. Il est émouvant de l'entendre dire que la découverte de la typographie expressive à l'occasion des Exercices est contemporaine pour lui de la révélation de la musique baroque et des variations en musique.

Pierre Duplan montrant le poème
pour bègue de Jean Lescure
Pierre Duplan lui succède ou plutôt dialogue avec lui. C'est un professeur honoraire de l'école Estienne. Aussi modeste que Massin, il ne se veut, pas plus que lui, typographe, ayant «appris en faisant». (Il est tout de même l'auteur de Pour une sémiologie de la lettre, aujourd'hui rééditée par Perrousseaux sous le titre Langage de la typographie parce que les lecteurs ne comprendraient pas, (!) et sous une horrible couverture...). Il raconte sa rencontre avec Massin, qu'il avait invité à faire une conférence sur la typographie expressive, justement, à propos de La Cantatrice chauve. Beau compliment, Ionesco disait qu'il ne voyait plus sa pièce que comme elle était devenue sur le papier. Il nous montre surtout divers ouvrages réalisés sous sa direction, dont les Voyelles de Rimbaud, livre «aléatoire» articulé aux quatre côtés au moyen de baguettes de plastique. Un livre impossible à éditer, évidemment ! J'adore surtout entendre ce vieux monsieur raconter la libération que fut pour lui l'informatique. «Enfin on est libres de faire ce qu'on veut ! Avec l'ordinateur on ne dépend plus des autres. On ne fait plus une esquisse et une réalisation, on fait tout ensemble». Pour La Cantatrice chauve, dit-il à Massin, «tu avais dû tout dessiner, recalculer à la machine à calculer avant de le donner à l'éditeur, c'est un travail épuisant, inintéressant. Heureusement, maintenant il y a l'ordinateur».

Un libre-mobile de John Crombie
C'est enfin  le tour de John Crombie, ex aequo à ce concours de modestie puisqu'il se définit comme un simple «concocteur de livres». Et quels livres en effet ! En plus d' Un conte à votre façon, dont nous est présentée la plaque de gravure en lino de la couverture, c'est à lui qu'on doit la version en anglais de Cent mille milliards de poèmes. Après avoir relaté ses échecs successifs dans le découpage des lamelles, il raconte cette anecdote : le texte original de Queneau figure en bas à gauche en petits caractères. Mais c'est en fait la première édition du VRAI texte quenien, sans les coquilles jamais corrigées par Gallimard, et c'est à lui qu'on la doit !

Mais le temps passe, Massin doit en vitesse gagner la galerie L'entresol, pour ne pas risquer de rater le vernissage de sa propre expo. Nous nous séparons donc sans avoir eu le temps de poser des questions ou de feuilleter les livres apportés...
Quant au prochain colloque Queneau, il aura lieu à Liège en novembre.