16 février 2014

Le Gnaf

Adam nommant les animaux
Adam nommant les animaux
On sait par la Genèse que l'art de donner des noms est un jeu divin et que, jusqu’à l’épisode de la tour de Babel, c’est aussi l’unique manifestation du langage humain. Incité par son créateur et inspiré par Son exemple, Adam joue à nommer les animaux qui lui sont présentés, sans pour autant leur tenir conversation. Aussi, n'est-il pas curieux de constater qu'en français cet art de nommer, qui donnerait, dit-on, le pouvoir sur l'objet nommé, manque lui-même d’un nom ?

En français peut-être, mais pas en argot Baille — la Baille désignant l’École navale — dans lequel il était appelé Gnaf, homonyme du vieux mot d’argot français pour « cordonnier ». Bien qu’il soit tombé dans l’oubli depuis les années vingt, au point de ne pas figurer dans le glossaire de « l’espace tradition » de l’école navale, le gnaf désignait plus précisément l’art de trouver et d’attribuer des surnoms aux officiers de marine, et en particulier aux amiraux, bien sûr. 

Il était fréquent, lors des réunions amicales de marins ou d’anciens marins auxquelles j’ai pu, dans ma jeunesse, assister de près ou l’oreille collée contre la porte, de les entendre réciter en se tordant de rire la litanie des plus célèbres de ces surnoms. Je me souviens que « Tatave », grand ami de mon père, n’était pas le dernier à se fendre la pêche, bien qu’il eût lui-même reçu le sobriquet de quinze à gauche, à cause de la scoliose dont il était affligé.

Emblème de l'École navale, représentant le Borda
Presque tous ces noms prennent comme matériau de départ le nom de baptême initial de l'intéressé, et utilisent les syllabes voire les lettres de ce nom pour former des calembours et des mots valises à grands coups d'homophonies, de synonymies, de charades ou de contrepèteries. Certains font allusion à une particularité physique ou morale réelle ou supposée du surnommé. Très peu manquent d’esprit, même si ce genre d’esprit mérite d'être qualifié de potache, l'officier visé étant le plus souvent ridiculisé par son surnom.

Ces amiraux aux noms parfois étranges ont-ils vraiment tous existé ? Ma mémoire n'est pas d'une fiabilité à toute épreuve... Le dactylogramme que mon père reçut d'un ami pour ses 60 ans en 1983 — le seul document dont je dispose — est certes plus crédible mais il comporte des erreurs de noms. C'est d'ailleurs de ce même dactylogramme que Claude Gagnière s'est inspiré pour l'entrée « Marine (surnoms dans la) » de sa superbe encyclopédie Au bonheur des mots, parue en 1989.
« C'est aux hasards de l'amitié que nous devons la découverte d'une liste dactylographiée où sont récapitulés les surnoms attribués aux officiers supérieurs de la Royale »
écrit-il. Et j'ai en effet repéré dans son article les même fautes que celles du dactylogramme qui est en ma possession. Mais je n'ai pas retrouvé tous les officiers de cette liste sur l’annuaire des officiers et anciens élèves de l'École navale, certes lui-même incomplet. Par exemple j'y ai cherché en vain le nommé Dagrain ou Dagrin (dit Chamour) qui semble inconnu au bataillon. Dommage ! Mais la question de savoir quelle est la part de la légende et celle de la réalité importe finalement peu. Les jeux sur des noms mystérieux — et peut-être inventés pour certains — sont aussi intéressants que les autres et font appel aux mêmes procédés de fabrication.

Traductions

Un procédé des plus fréquents est celui de la traduction : cela peut être du mot à mot, comme avec Mangematin, dit Bouffe aurore, l'amiral Bied-Charreton dit Ticket d'Voiturette, le capitaine de frégate Lemoine des Mares, dit Le Capucin des Étangs ou l'amiral Burin des Roziers dit Bédane des Églantines, constitués de (presque) stricts synonymes. Le mot à mot devient parfois plus approximatif, comme avec l'amiral Mercier de Lostende (1860-1950) dit Épicier de Cancale. On voit que la structure est conservée mais le sens a glissé légèrement, un épicier ne vendant ni rubans ni boutons. Quant à Ostende et Cancale, elles ont en commun les huîtres, mais sont géographiquement distinctes. Ce procédé de décalage est exactement le même que celui utilisé dans les « chicagos », inventés par Paul Fournel. Autre transposition géographique avec l'amiral Michel Mollat du Jourdin dit Crachat du Nil, mais on reste au Moyen Orient. Entre Roumain de la Touche et Bulgare de la Mêlée, on devine une conviction de rugbyman, ces phases de jeu s'avérant toutes les deux aussi cruciales. Georges Félix Mabille du Chesne ne figure pas dans la liste de mon souvenir ni dans le tapuscrit hérité de mon père. Mais j’ai repéré son nom dans l’annuaire des anciens de l’École Navale, et je parierais que quelqu'un a déjà eu l'idée de l'appeler Ma gueule de bois !
Dessin de Panpan, lapin de Walt Disney dans Bambi
L'amiral Decoux, dit Pan-pan

Le mot à mot se résout parfois en onomatopée, et le nom de l’amiral Jean Decoux, qui fut, excusez du peu, le dernier Gouverneur Général d’Indochine, devient Pan ! pan ! une fois traduit en langage enfantin (mais réaliste). Pour le contre-amiral Octave Montrelay, une traduction en langage familier qui devait sonner comme un défi, donnait Fais les voir, parfois résumé en Chiche ! Il y avait deux Monconduit, Paul-Jules et Tanguy-Marie, mais l’histoire ne dit pas lequel fut nommé Dutuyau. Villecourt était surnommé de façon charmante bien qu'irrévérencieuse Le Petit Chose et Villepelé le petit tondu. Subtile et presque capillotractée, la traduction de Rossillon en Rentroitours respecte l’aphérèse du nom initial mais parait moins évidente, aujourd’hui que le MP3 a remplacé le vinyle.

Les traductions du français à l'anglais n'étaient pas oubliées, et le célèbre amiral Darlan, qui dirigea le gouvernement de Vichy avant Pierre Laval puis retourna sa veste en 1942 avant d'être assassiné la même année, en fut une malheureuse victime, tout comme le comte d'Harcourt, vice-amiral, et de Vigouroux d'Arvieux, contre-amiral : ils étaient en effet respectivement connus sous les noms de Slow Zob, Short Zob et Old Zob. 


L'Adam de la Chapelle Sixtine affublé d'une casquette d'amiral
L'amiral Adam
Enfin, la traduction peut prendre une forme définitionnelle ou explicative. C'est le cas pour Pérot, dit la double incongruité. Il convient à son propos d'en signaler une troisième : c'est en effet lui qui commandait le Georges-Leygues lorsque celui-ci coupa le contre-torpilleur Bison en deux le 7 février 1939, faisant dix-huit morts. L'amiral Faucon ne devait pas être un aigle, puisqu'on l'appelait le grand calomnié ; l'amiral Adam était tout simplement... le premier venu. Quasiment une définition de mots croisés !

Comme son nom l’indique

L'amiral Tutenuit
D'autres surnoms sont donnés par pure déduction logique, devenant presque des commentaires sur le patronyme. C'est ainsi que le capitaine de frégate Georges Henri Ménage était dit le mari de la femme de, ce qui est incontestable. Il ne deviendra jamais amiral , quittant en effet la Royale pour l'entreprise Total jusqu’à sa retraite en 1982. Ernest Papaïx (1855 – 1926), comme ça se prononce, était bien sûr de père inconnu. L'amiral Tutenuit devait en effet être bien sourd, pour ne pas entendre qu'on l'appelait ôte ta main de ta poche. Par contre Pinelli était connu sous le nom finalement assez flatteur de tout un programme.  Enfin, plusieurs officiers de la noblesse, titulaires d'un nom à tiroirs, bénéficiaient d'un sobriquet qui était à proprement parler un diminutif, comme pour le capitaine de frégate de Gouyon Matignon de Pontouraude, résumé par Ces messieurs.

Le surnom peut faire allusion à quelque qualité (ou défaut) de l'officier. Par exemple le capitaine de corvette Le Tesson était accusé d'être le voleur de cédille, ce qui n'est pas très élogieux pour son intelligence. Un autre capitaine de corvette, Charles Dard, était dit Tout court. Simple et de bon goût, ce surnom fait allusion aux autres d'Harcourt, d'Arvieux, et Darlan cités plus haut. Pour découvrir pourquoi l'on appelait l'amiral De Penfentenyo de Kervéréguin Bidon Shell, il faut à la fois se reporter aux anciennes publicités de la marque, (voir ci-contre) et savoir que pour cet officier catholique breton doté d'une nombreuse famille, « chaque goutte comptait » en effet ! À propos de catholique, l'amiral Thierry d'Argenlieu, en religion père Louis de la Trinité, était appelé naturellement Le Carme naval. Mais également Ruolz. Pourquoi Ruolz ? Le Ruolz était un alliage de cuivre, nickel et argent en vogue au début du vingtième siècle pour la fabrication des couverts. Au figuré, c’était... du toc. Donc le Ruolz « tient lieu d’argenterie » par un contrepet approximatif et proche de l'à peu près avec Thierry d’Argenlieu.

Calembours et contrepets

L'amiral Salaün, dit Vidu
D'autres sobriquets utilisent les calembours, par addition ou par soustraction de syllabes. C'est le cas de celui du contre-amiral Jacques Avice, dit La vis sans fin. Il faut dire qu'il dépasse tout le monde d’une tête sur les photos. Je me souviens que le surnom de l'amiral Salaün était parmi mes préférés quand j'étais jeune. On l'appelait en effet Vidu. Pour comprendre, il faut savoir que le nom breton Salaün, qui veut dire Salomon, se prononce « Salun ». Le calembour Salaün dit Vidu prend alors tout son sens. Passons au Chef d'État-Major à l'Inspection générale des Forces Maritimes et Aéronavales dans les années 50, qui s'appelait Hamel. Il devait trouver son surnom d'Oscar un peu collant... L'histoire ne dit pas si celui de Pelure faisait pleurer Doignon, capitaine de vaisseau et commandeur de la Légion d'Honneur, ni si Hue appréciait qu'on l'appelle Cocotte. En revanche Abel pouvait se satisfaire d'être appelé L'émir, ça ne devait pas être pour des prunes !

Signature du Concordat
Les exemples de soustraction de syllabe ne sont pas très variés, car c'est étrangement toujours un peu la même syllabe qui a tendance à disparaître : je ne prendrai que deux exemples : celui de l'amiral Corda, surnommé 1801. (Il faut bien sûr se souvenir de ce qui s'est passé le 15 juillet 1801 !) et celui du capitaine de corvette Py, surnommé grenadine, car Picon-grenadine. C'est un peu différent pour Houette, dit Arachide, car là, c'est deux syllabes qui sont sous-entendues !

J'ai gardé pour la fin les contrepèteries, pour lesquelles j'ai toujours eu un faible. Le fameux Roquebert, dit Camenfort, nous apporte ses deux fromages sur un plateau contrapétique. Quant à savoir quel était ce Roquebert… Il n’y en a pas moins de cinq dans l’annuaire mais aucun n’y est répertorié comme amiral ! Ce n'est pas le cas de Charles Salmon, dit le montre-amiral, ni de l'amiral Galleret dit La Faillite, ni de l’amiral Vatelot, frère de l’illustre luthier, qui était sans conteste un Matelot de valeur. Ni du contre amiral Marius Cayol appelé Caïus Mariolle. Mais j'ai cherché en vain un Testoris dit Cliticule. J'aimerais tant qu'il ait existé !

13 commentaires:

  1. Françoise Guichard16/02/2014 20:53

    Excellent ! Bravo.

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  2. Merci pour ce moment d'intimité jubilatoire avec la Navale. De précieux secrets enfin dévoilés.

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  3. Quel beau billet, plus qu'un billet même, tout un porte-feuille! Un régal matutinal

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  4. Super article ! Bravo.
    Mon "Grand Dictionnaire de l'argot militaire" (oui, j'ai ça !) m'apprend que "gnaf" vient de "gnafre" qui signifie effectivement cordonnier en argot lyonnais et qui a donné son nom à Gnafron, le copain de Guignol.

    Michel Clavel

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    1. Effectivement. Mais cordonnier, ça n'a pas grand chose à voir avec fabrication de surnom, et je ne sais toujours pas l'origine du mot gnaf dans ce sens naval...

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  5. Le Robert historique de la langue française (j'ai ça aussi) nous éclaire peut-être : Gnaf (ou gniaf ou gniaffe ou gnafe) : la locution la plus ancienne "dire gnaf de quelqu'un" : en dire beaucoup de mal (XIIIe siècle) (on s'approche du sens naval). Pour P. Guiraud, "gnaf" est construit à partir d'une base onomatopéique "naff". "Naff" désigne le nez, le museau, d'où "gnaffe" " gros museau" et "individu lourd, stupide"; le mot s'applique péjorativement à l'ouvrier non qualifié, d'où "mauvais ouvrier, maladroit" et savetier, opposé à cordonnier. Au sens de "cordonnier ou savetier" le mot est d'usage régional ; par retour aux valeurs initiales, "gnaf" s'est dit pour maladroit, gâcheur (1839).
    Et Le Grand Robert (l'autre, le rouge, en 6 volumes) de citer les Goncourt qui dans leur Journal écrivent : "Maintenant que le haut du pavé appartient aux gniafs, aux pignoufs (...), les choses n'ont plus besoin d'être fines, d'être délicates."

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    1. Ah oui ! Là ça éclaire ! Merci beaucoup !! Dire gnaf de quelqu'un, ça me plaît bien :-)

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  6. ne nous savait pas issues de même monde (et quel ! je ne peux m'empêcher d'avoir tendresse pour lui - ne connaissais pas ce livre par ailleurs, mais j'ai souri à quelques noms - et pensé à d'autres)

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    1. Chère Brigitte, au départ ce n'est pas un livre mais une simple liste dactylographiée, reprise en partie dans l'encyclopédie de Gagnère. Quant au monde dont nous parlons, j'éprouve la même tendresse pour lui. Après tout, n'avons nous pas habité le Mourillon ?

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  7. Lien web ajouté vers votre page ! Merci :) / http://ecole.nav.traditions.free.fr/glossaireG.htm

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  8. en complément: de la forest divonne => du bois d'henriette
    de Beaufort => ni-ni

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