06 juillet 2016

Les mémoires de la duchesse (Lecture de tombe).


Il peut arriver à l’amateur de cimetières qui cherche la sépulture d’une femme de lettres oubliée*, de tomber par hasard sur celle d’une autre, tout aussi peu connue. C’est ce qui m’est arrivé au cimetière Montmartre avec la tombe de Laure Adélaïde Constance de Permon Commène, duchesse d’Abrantès, née à Montpellier en 1791 et morte à Paris en 1858. Le sévère profil de marbre, au nez busqué, à la coiffure arrangée en bandeaux sur les tempes et relevée sur le dessus de la tête en un curieux chignon ailé, est signé Pierre Jean David d’Angers. Cet illustre médailleur et sculpteur, qui fut grand prix de Rome, a réalisé le tombeau de Fénelon, les statues d‘Ambroise Paré, de Gutenberg, de Bichat, de Bara mourant, et une multitude de bustes, dont celui de Balzac surmontant sa tombe au Père-Lachaise. Ce qui me fait une belle transition car Balzac, figurez-vous, fut l’un des amants de notre duchesse Laure.

Andoche Junot

Laure avait été mariée à l'âge de 15 ans à Junot, beau compagnon d’armes de Napoléon, de Murat, de Bessières et d’autres, qui en avait 29. Ce garçon portait un curieux prénom, Andoche, et il avait ce qu’on appellerait maintenant un « pète au casque » : forte tête, indiscutable meneur d’hommes, il faisait preuve d’un courage frisant la témérité et d’une imprudence en paroles et en actes tout à fait contraire à la diplomatie qu’exigeaient ses importantes fonctions de gouverneur de la place de Paris. Napoléon, à qui il vouait pourtant une sorte de vénération idolâtre, ne pouvait pas vraiment compter sur lui. Voilà pourquoi il ne lui donna jamais le bâton de maréchal qu’il convoitait pourtant, et pourquoi il l’envoya au Portugal, où en tant que duc d’Abrantès et « plus que roi » selon l'expression de Virginie Ancelot,  il se fit remarquer, avec son épouse, par un train de vie somptuaire. « Il avait dissipé de vrais trésors sans se faire honneur, sans goût, trop souvent même dans des excès grossiers », raconte Las Cases. Le pauvre général Junot finira très mal. Renvoyé chez son père pour soigner ses troubles mentaux, il se jettera par la fenêtre, ne se cassera que la jambe qu’il essaiera d’amputer avec son couteau, et mourra de l’infection provoquée par cette blessure.

Après avoir été la maîtresse de Metternich, alors ambassadeur d’Autriche, puis de Forbin, puis de Balincourt, Laure, que l’empereur appelait affectueusement « la petite peste » rencontre le jeune Balzac qui l’encouragera à écrire ses mémoires et surtout, l’aidera à les faire publier, ce dont elle a grand besoin. Grand admirateur du Napoléon qu’elle avait connu, il devint son amant et l’on dit qu’elle lui inspira quelques scènes de La Femme de trente ans. Mme Ancelot suggère, (sans le dire, bien sûr), que c'est avec Napoléon que Balzac couchait à travers Mme Junot : « Cette femme a vu Napoléon enfant, elle l’a vu jeune homme, encore inconnu, elle l’a vu occupé des choses ordinaires de la vie, puis elle l’a vu grandir, s’élever et couvrir le monde de son nom ! Elle est pour moi comme un bienheureux qui viendrait s’asseoir à mes côtés, après avoir vécu au ciel tout près de Dieu ! » lui aurait-il confié. Il est naturellement de bon ton de laisser entendre, avec un petit sourire, que les mémoires de Laure doivent plus à Balzac qu’à leur auteur officiel, mais il faudrait analyser ce que cette opinion comporte de misogynie. Les auteurs mâles qui se sont penchés sur ses œuvres au début du XXe siècle avaient tendance à penser que les femmes ne savent pas écrire toutes seules. La petite peste était pourtant connue pour son esprit et sa vivacité, qui transparaissent dans ses écrits, ou du moins dans ce que j’en ai lu, car il y a de la matière ! Voilà par exemple comment elle décrit Mme de Brienne dans son Histoire des salons de Paris :
C'était une femme assez laide que madame de Brienne, et qui, en cas de besoin, aurait pu se faire passer pour un homme. Elle avait des moustaches, même de la barbe, et sa voix et sa démarche ne donnaient pas le démenti à ce premier aspect masculin. Elle avait, dit-on, de l'esprit; je ne le puis nier, parce qu'elle ne m'a pas prouvé le contraire; tout ce que je puis dire, c'est que je ne voudrais pas en avoir un semblable.
Et vlan ! Le livre entier est ainsi, une suite de portraits et d’anecdotes acerbes, tendres, comiques, tragiques, parfois fantastiques, semées de dialogues et de réflexions. Cela se lit très facilement. Les Mémoires eux-mêmes comportent des passages à prétention plus sérieusement historique, ce qui n'empêche pas d'y trouver, particulièrement dans les notes, des choses très drôles, comme ceci :


Le médaillon de David d'Angers se révèle trompeur, Laure n'avait rien de sévère. Au contraire, si l'on en croit Mme Ancelot qui a décrit son salon et la qualifie de « frivole », « la duchesse d’Abrantès aimait les grandeurs et les arts, les gens de lettres et les hommes de guerre, les écrivains sérieux et les jeunes beaux qui dansaient bien ; mais ce qui obtenait promptement toute son affection, c’était le talent, la réputation, la gloire ; l’esprit, l’intelligence sous toutes ses formes, avait le premier rang chez elle, c’était là le principal ; » Même ruinée, elle continuait à recevoir avec panache, quitte à emprunter chez une amie, au moment des gâteaux, des petites cuillers d'argent pour remplacer celles qu'elle avait vendues ou mises en gage.

Son histoire se termine très mal, elle aussi. Criblée de dettes, elle déménage rue Navarin, près de Notre-Dame-de-Lorette, et doit donner ses meubles à ses créanciers. Elle en attrape une jaunisse, est transportée dans une maison de santé où elle n'a même pas une chambre, et y meurt sur un grabat.Virginie Ancelot fut témoin de sa déchéance : 
J’appris depuis qu’il y avait encore eu dans les tristes moments qui précédèrent et qui suivirent cette fin cruelle les contrastes frappants de sa vie. À côté de suprêmes grandeurs, on y avait vu de prodigieux abaissements. Elle était morte sur un grabat, dans une mansarde ; la charité royale avait dû pourvoir même au cercueil, et Chateaubriand, cette gloire de nos gloires littéraires, suivit à pied son convoi, entouré des hommes les plus illustres de notre époque ! C’était le 7 juin 1838. 
En effet, Hugo, Chateaubriand et Dumas suivent le cercueil, dont l'inhumation au père Lachaise a été refusée par la ville de Paris. Elle est enterrée finalement au cimetière Montmartre, et le profil de David d'Angers est le fruit d'une souscription. Quant à Hugo, il écrira ceci :
Puisqu'ils n'ont pas de cœur ; puisqu'ils n'ont point d'entrailles :
Puisqu'ils t'ont refusé la pierre d'un tombeau ;
C'est à nous de chanter un chant expiatoire !
C'est à nous de t'offrir notre deuil à genoux !
C'est à nous, c'est à nous de prendre ta mémoire
Et de l'ensevelir dans un vers triste et doux !
Mais cette unanimité des écrivains et des célébrités clientes de son salon venait un peu tard. C'est avant qu'il eût fallu l'aider ! Pauvre Laure... Heureusement, il nous reste d'elle ses Mémoires, accessibles sur Gallica et sur Google Books, et son Histoire des Salons de Paris, cités plus haut, et que je vous conseille de feuilleter.

* Cette sépulture ayant été retrouvée elle aussi, on en parlera plus tard.

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