30 janvier 2010

Morphine























Sois sage ô ma douleur et fais moins la maline ;
Tu réclamais l’opium, il descend le voici.
Je m’en vais t’endormir d’un peu de Lamaline :
Une gélule ou deux, tu me diras merci.

Je sais que tu aurais préféré la morphine,
Je peux te l’avouer entre nous, moi aussi.
Mais il faudra nous faire à cette discipline
Car de toute façon je n’en ai pas ici.

T'en souvient-il ? Sa paix était instantanée...
Mon pied comme habillé d’une ouate raffinée
Restait sensible, mais sous cet anesthésiant,

Il était soulagé, tu devenais caresse,
Et je trouvais  alors proprement stupéfiant
De pouvoir m’endormir dans ta douce paresse.

EC

29 janvier 2010

Urgences


Était-ce par inadvertance,
Par bêtise ou par imprudence ?
(Mais cela n’a plus d’importance).
Une perte de vigilance,
Et me voilà, par l’ambulance,
Lariboisière, en tes urgences.

Au milieu de tant de souffrance,
J’ai attendu avec patience,
Sans révolte, sans arrogance,
Sans m’abîmer dans l’inconscience,
Et j’ai toujours gardé confiance,
Lariboisière, en tes urgences.

Mais quand fut venue l’échéance,
J’ai compris sur quel pied je danse,
Et n’ai pu souffrir en silence
Tant la douleur était intense.
J’ai gueulé avec véhémence,
Lariboisière, en tes urgences.

Maintenant que mon pied me lance,
Revenue dans ma résidence,
Je n’ai pas l’esprit de vengeance
Et te dois ma reconnaissance
Pour cette publique assistance,
Lariboisière, en tes urgences.

EC

17 janvier 2010

Vœux



Sans commentaire

23 décembre 2009

Manque


C'est un peu avant Noël, un repas arménien chez l'arrière grand-mère de Raoul. Autour d'elle, à table,  sa fille aînée (moi en l'occurrence) avec M., son petit fils Martin avec Y. et leurs deux enfants Raoul et Piero, le père de Y.et sa compagne. Nous attaquons, avec un excellent chablis, les pois chiches au sésame, la salade de poivrons hachés à la mélasse de grenade et aux noix, les calamars frits et les haricots à la tomate, que nous avons trouvés à l'épicerie arménienne Saint Georges de Valence. Raoul, deux ans et demi, qui dévore son houmous, annonce soudain d'une voix claire et sans affect, sur le ton  du simple constat :
— « il manque Guy.  »
Conscient de la stupeur qu'ont provoquée ces simples mots sur son père, sa grand-mère et son aïeule, qui se demandent s'ils ont bien entendu et compris, il répète et précise, sur le même ton :
— «  il manque Guy, sur une chaise là.  »
Du doigt, il montre la place où mon père, son arrière-grand-père, n'aurait pas manqué de s'asseoir s'il n'était pas mort il y a un an à quelques jours près.
Raoul n'a pas vu les larmes simultanées de ses trois ascendants.

04 décembre 2009

Les dissolus font débander l'église




Ça a commencé sur Twitter : un des twitteurs que je suis a annoncé que le célèbre golfeur Tiger Woods avait eu un grave accident de voiture. (Il a même, paraît-il,  été porté disparu par Wikipedia pendant quelques minutes). Puis très vite, on apprend qu'il est sorti de l'hôpital, ne souffrant que de légères coupures au visage. Il ne roulait pas vite, n'avait pas bu, sortait de chez lui, et a embouti une bouche d'incendie avant de terminer contre un arbre et d'être retrouvé allongé en train de ronfler. Bizarre. Des rumeurs, alimentées par les médias, commencent à circuler, disant que l'accident a été provoqué par l'épouse de Tiger Woods, le poursuivant avec un club de golf. Une hilarante reconstitution de cette version de l'accident est passée à la télé chinoise et se retrouve évidemment sur Youtube ou elle fait un buzz. On apprend ensuite que Tiger Woods entretenait une liaison avec une certaine Rachel Uchitel, puis que ce n'était pas la seule, puis qu'il avait essayé d'acheter leur silence, puis sa femme elle-même pour qu'elle ne parte pas avec les enfants. C'en était trop pour la « First Church », une authentique église qui s'était créée autour du culte du champion en qui elle voyait un nouveau Messie. Outrée par les outrances de son dieu vivant, elle « disband » et le voue à la damnation. Il est à noter que le verbe to disband est un faux ami :  il ne veut pas dire « débander » mais dissoudre. L'église s'est donc dissoute à cause de la vie dissolue de son Dieu. J'adore cette histoire.

03 décembre 2009

Tout pour les cailles


Pour nourrir nos invités d'hier soir, Raf et Noémi, Cécile, Malo, M. avait fait des cailles. J'en ai fait poser une assise sur un décor de serviette en papier mais c'est dangereux de mettre une caille devant nos mouchoirs. C'est dingue ce qu'on peut faire avec des cailles, d'ailleurs. Malo a joué au foot avec ses cailles. Heureusement que Nanou n'était pas là, car il n'y avait pas de cailles pour Nanou. Une année à Noël, M. avait fait une excellente tourte au cailles. Cette année il devrait faire des cailles aux moules, je l'espère. Ceci dit au bout d'un moment, les cailles saoulent. Celle-là n'a pas de tête : avez-vous déjà vu un cou de caille rôtie ? Ce qui est certain c'est que c'est un plat bien français : pas de cailles chez les Papous, notamment.

30 novembre 2009

Les Martiens repoussés

Selon les Helvètes, les Martiens sont de petits hommes verts très méchants qui veulent détruire avec des saletés leur belle planète bien propre. Il faut donc les empêcher de nuire. Pas de Martiens chez nous ! Pour résister à l'envahisseur les Suisses ont appelé le grand Décimator à la rescousse.  Décimator garde des armes puissantes à sa disposition, c'est une vraie nurse pour ses urnes. Il en a distribué aux Suisses qui ont voté et leur votation t'ôta OVNI comme par magie. Voilà Genève vengée. C'est ainsi que le Suisse trouve des issues à tout mais se prive d'élégantes barraquées bien mieux que des chalets et qui feraient bien, pourtant, sur un décor de montagnes enneigées.

Anagrammes : martiens/minarets, suisse/issues, votation/t'ôta ovni, genève/vengée, Décimator/démocratie, nurse/urnes, barraquées/arabesque

25 novembre 2009

Muse loin de Rivoli




À la suite de mon altercation avec le meussieu dont-auquel je parlais dans mon précédent post, je me suis amusée à rechercher des anagrammes sur le nom de Louise de Vilmorin.
Comme elle a écrit des articles de mode, j'ai choisi, parmi les centaines d'anagrammes possibles, celles qui avaient un rapport avec  cet aspect de sa vie.
Elles forment avec son nom le petit quatrain que voici :
Mode, illusion ivre,
Loi de velours mini,
Mur de voile, si loin,
Louise de Vilmorin
J'ai aussi trouvé à l'adresse suivante une archive de l'INA dans laquelle Olicier Barrot — celui-là même qui soulignait, selon le commentaire de MZ, l'insuffisance du livre du meussieu — parle de la vie de Louise de Vilmorin «qui aimait tant jouer avec les mots». Je vous le conseille, c'est ici http://tinyurl.com/vilmorin.
Le titre de ce post est aussi une anagramme.

17 novembre 2009

Gîte pour clébard


Patrice Delbourg est un éminent spécialiste de l’humour et membre non moins éminent des Papous dans la tête. Il ne saurait donc se tromper lorsqu’il affirme qu’il n’existe pas de femmes auteures de jeux de langage. — « Citez m’en une seule », a-t-il lancé à l’assistance de la table ronde de « Roman(s) à Romans » samedi 14 novembre.
— « Louise de Vilmorin », répondit quelqu’un dans l’assistance. C’était moi, venue en voisine de Chabeuil soutenir mon copain Jacques Perry-Salkow qui vendait son Anagrammes à l’autre bout de la table ronde.
Patrice Delbourg n’avait jamais lu ni entendu parler de l’Alphabet des aveux. Mais au lieu de le reconnaître tout bonnement, il a soutenu, du haut de son estrade et de sa condescendance, que Louise de Vilmorin avait certes écrit des tas de choses, mais qui ne s’apparentaient pas aux jeux de langage.
 (Lâchant son silence, la chanson s'y lance, ça s’apparente à quoi, déjà ? Et LEJ FMR, c’est un jeu de quoi déjà ? À l'étape, épate-la, ça s'appelle un quoi déjà ? )

Comme j’osais insister, il fit facilement rire le public à mes dépens en insinuant que mon obstination était «féministe». Sans micro et en bas de l'estrade, je ne faisais pas le poids. Je renvoie donc ce monsieur aux pages de Fatrazie ou d'Evene qui parlent de Louise de Vilmorin. Mieux encore, au blog d'un de nos amis communs sur Facebook, Sébastien Bailly, qui recommande chaleureusement la lecture de l'Alphabet des aveux, découvert en écrivant son livre «Jouez avec les mots». Je le cite :
 « Et surtout, j'ignorais jusque là ses poèmes, qui sont autant de jeux avec le langage. C'est à se demander, même, quels genres elle n'a pas illustré : palindromes, vers holorimes, pièces alphabétiques (avant les SMS), calligrammes, charades, rébus... C'est un régal de toutes les pages ».
De deux choses l’une : soit Patrice Delbourg n’est qu’un misogyne ordinaire, soit il a raison et le siège de l’humour doit se trouver dans les couilles. J'ai mis en titre de ce post une anagramme de son nom, mais c'est juste pour lui faire une niche !

06 novembre 2009

D'une pierre vingt coups




Comme chaque soir de séance Oulipo, nous nous sommes retrouvés hier à la pizzeria mais seulement à 8 cette fois : Annie et Alain, Valérie, Gilles, Nicolas, Dominique, M. et moi. Le vin sicilien se laissait boire et les pâtes aux gambas manger, mais il y avait trop de chantilly sur le café liégeois. Le pauvre JR n'était pas parmi nous. Il était à l'hôpital, où on le soignait où il avait mal, c'est à dire à la main, après avoir glissé sur le plancher assassin de la BNF. Ce plancher est un non-sens urbain, dès qu'il tombe la moindre goutte il se transforme en patinoire.

Comme nous quittions la pizzeria, Gilles m'a donné un mystérieux coffret intitulé Cabinet de curiosités, que je me suis retenue d'ouvrir avant d'arriver. Il contient une vingtaine de petits livres merveilleusement illustrés, parmi lesquels le texte de Michel Clavel dont il nous avait déjà parlé, et qui s'intitule de ma main gauche (manuscrit) et une sélection d'ambigrammes de Gilles Esposito-Farèse, ceux qu'il a faits sur les noms de membres de l'Oulipo. Mais les 18 autres sont tout aussi chouettes : on trouve donc un nuancier de couleurs aux noms fantaisistes comme bleu grand schtroumpf ou bronzage d'août, de ravissantes photos de microbes ignobles qu'il vaut mieux voir aux murs que sous la peau, une collection de plaques de rues imaginaires comme la rue Sissov-Yétik ou la rue Bissur-Longle, une sélection de pochettes de disques vinyle par Rémi Vimard, un atlas qui zoome la carte Michelin sur les noms de lieux les plus étranges, des anagrammes de prénoms courants, les bons plans du paradis, un codex de miracles promis par de vieilles réclames, une liste d'écritures étranges parmi lesquelles la Malayalam bien connue des palindromistes, de belles images de fleurs fabriquées à partir d'éléments aussi inattendus qu'alphabétiques, comme des wassingues ou des zapettes, quelques dessins érotiques et inédits de Pym, des photos de paysages signées Alexandre Duret-Luz qui ressemblent au monde du Petit Prince par la magie d'une transformation mathématique, de beaux dessins de vilains organes, de faux dessins de Boris Vian, une histoire cachée dans une nouvelle de Borges, un patchwork de bribes de conversations très actuelles, une liste à la Perec de choses qu'on croyait quand on était petit, et un catalogue de voyages imaginaires, comme un séjour dans la tour de Babel ou une expédition de rafting sur le Styx..

Une vraie boîte aux trésors, quoi !
On peut la trouver chez Decitre par exemple.

01 novembre 2009

Identité nationale

C'est la première fois que nous allions au salon du livre et des papiers anciens. Au milieu des cartes postales, des affiches et des vieilles réclames, on trouve des tas de choses intéressantes mais les prix sont prohibitifs. M. s'est tout de même acheté les œuvres complètes de Molière dans la Pléiade, et moi je suis tombée sur ces poèmes populistes en deux tomes, pour pas cher. J'espérais y glaner quelques perles mais à vue de nez il y en a peu. Quelques vers par ci par là, comme ceux-ci, sont émouvants.
Regarde. J'ai pris mon casque
Opaque et dur, puis mon masque
Aux yeux de mica
Mon bidon bat contre ma jambe
Et, dans mon âme en route, tremble
L'harmonica
 J'y ai trouvé aussi un poème intitulé « Bureau » du même auteur, Christian Dedeyan, dont voici un extrait :
Accepte la musique exsangue des machines
Qui chuchotent des mots simples en noir et blanc.
Sur le carbone usé les ampoules dessinent
Les étoiles d'un ciel minuscule et tremblant
Pour le reste, beaucoup de ridicule :
Ainsi parlait un jour l'humble cultivateur
Dont les pauvres lopins sont rétifs au tracteur
serait rigolo au second degré mais malheureusement, c'est écrit au premier. Et je ne parle pas du mauvais goût, de l'antisémitisme, du pétainisme qu'on débusque presque à chaque page :
Partout c'est la clarté de la vie artisane
L'entrain modeste et dur
Où résonnent les pas et la voix paysanne
D'une race au front pur.
écrit une certaine Claire de Saint Rémy. À mettre au débat sur l'identité nationale !

21 octobre 2009

Révélation

Le collègue de travail de N. a une petite fille de 4 ans. Un jour, elle le surprend à poil au sortir de la douche. Sous le coup de l'émotion, elle court vers sa mère: — Maman ! Maman ! Tu savais que Papa c'était un garçon ?

14 octobre 2009

Piero est né !





Piero ! C'est le prénom du peintre toscan auteur de cette nativité, et c'est aussi depuis environ deux heures celui de mon petit-fils, le frère de Raoul non encore réveillé de sa sieste et qui va avoir une fameuse surprise.

Ne t'en fais pas, Raoul, c'est un mauvais moment à passer mais après, quel bonheur d'avoir un frère  à initier ou à emmerder ! Crois-en la vieille expérience de ta grand-mère.

09 octobre 2009

Barack prix Nobel de la paix

M. et moi regardons BFM TV, télé pas trop mal mais qui se croit obliger de sacrifier comme toutes les autres à la mode du vote en direct des télespectateurs.
— Barack Obama a-t-il mérité son prix Nobel ? a-t-on demandé au bon peuple.
D'un air légèrement embarrassé, le présentateur annonce le résultat :
— comme vous le voyez, les avis sont partagés.
Et l'infographie s'affiche : 50 % sont pour le oui, 50 % sont pour le non.
— Hé bé, ça fait 100 % de cons, dit M.

08 octobre 2009

Zazie a 50 ans, elle a bien vieilli































L'hôtel de Massa, qui était autrefois planté sur les Champs-Élysées, a été démonté puis remonté pierre par pierre dans un jardin proche de l'Observatoire, en face de l'hôpital Cochin : il tranche, au milieu d'un quartier à l'architecture très différente. C'est aujourd'hui le siège de la Société Des Gens de Lettres, qui accueillait les 2 et 3 octobre derniers le Colloque International Raymond Queneau, organisé à l'occasion des 50 ans de Zazie dans le métro. La quenellienne fanatique que je suis n'aurait raté ça pour rien au monde !
Un colloque très dense, puisque seize intervenants se sont succédé, à raison de quatre par demi-journée. Il serait vain de prétendre faire ici le compte rendu exhaustif de leurs communications, je me bornerai donc à les citer, en développant un peu celles qui m'ont le plus appris. Car ce qui est formidable dans Zazie, que j'ai dû lire une dizaine de fois, c'est qu'il y a toujours quelque chose à découvrir !
Le jeudi 1er octobre, en avant-colloque, Marie-Claude Cherqui nous avait présenté plusieurs films, dont le fameux Arithmétique dans lequel Queneau se livre à une démonstration de la soustraction aussi scientifique que désopilante, le somptueux Chant du Styrène que j'ai eu autant de plaisir à voir que les fois précédentes, et un portrait de Queneau réalisé en 1995 par Robert Bober avec Pierre Dumayet pour une émission télé de Bernard Rapp. Mais surtout, elle nous a donné l'occasion de découvrir deux superbes courts-métrages très peu connus : Les Sables, de Harold Manning, une évocation profonde et mélancolique de la guerre de 14, inspirée des personnages d'Un rude Hiver, et L’Emploi du temps de Bernard Lemoine et Raymond Queneau (1967), une adaptation cinématographique du principe des Exercices de style dans laquelle, à partir de quelques séquences de base, on en construit plusieurs variations à coup de coupures, de superpositions, d'accélérations, de retours en arrière, etc. Très efficace et très drôle !
Le colloque démarre très fort le lendemain matin, avec Jean-Pierre Longre, l'auteur de Raymond Queneau en scènes, prof à Lyon 3. Il lit Zazie en regard de deux pièces de théâtre qui ont toutes deux le métro comme décor, En passant, de Raymond Queneau, et les Amants du métro, de Jean Tardieu, et surtout en regard de Monsieur Phosphore, une œuvre de jeunesse de Queneau dans laquelle des archanges (dont Gabriel !) et des anges (à la fois mâles et femelles), finissent par créer l'enfer. Monsieur Phosphore est évidemment Lucifer (porte-lumière, lampadophore). Il donne un éclairage nouveau, original et très convaincant du personnage de Marcel-Marceline, porteur de la lampe torche qui éclaire la petite troupe dans l'enfer du métro. D'autant qu'il partage avec lui-elle la même ambiguïté et la même... douceur. Après quelques échanges dans l'auditoire, notamment à propos de l'Enfant du métro, de Madeleine Truel, livre paru en 1943 qui bloqua Queneau dans son élan et donna lieu à une étude de Jacques Roubaud, Patrick Brunel, maître de conférence à l'Institut catholique de Paris prend la parole à son tour. Il se demande si Raymond Queneau, qui a marqué, au nom d'une position morale, les limites du comique dans un article de 1938 repris en 1973, n'a pas outrepassé ces limites dans Zazie, roman des plus comiques qui soient. S'appuyant sur les travaux de Gérard Genette, il montre que si le ressort comique de Zazie est bien la parodie, le régime narratif n'est en aucun cas polémique ni satirique, il est essentiellement ludique, avec des incursions dans l'humoristique, l'ironique et le sérieux. Après la pause café, Gabriel Saad se pose la question de savoir s'il y a vraiment un narrateur dans Zazie, roman composé surtout de dialogues. Éric Beaumatin lui succède en jetant sur Zazie son œil (et son oreille) de linguiste averti, pour voir comment une poétique nous parle de la langue et du langage, et ce qu'elle en dit. Il s'attache particulièrement à ce qu'il appelle les «agglutinats», c'est à dire les amalgames syntagmatiques et autres polysyllabes monophasées du genre doukipudonktan ou lagoçamilébou, qui ont fait entre autres le succès de Zazie. Il en fait la liste et constate qu'ils comportent de une à six syllabes, l'hexasyllabe (lagoçamilébou) étant un hapax. Il remarque les hésitations de Queneau sur les paramorphismes à employer (entre le ss et le ç par exemple), examine l'usage-de ou le renoncement-à l'apostrophe, la suppression du trait d'union, la conservation des liaisons (qui aujourd'hui ne se prononcent plus), les ambiguïtés à lever (nasalisation du im évitée par imm au prix d'une surcharge) et pointe la sur-utilisation du k dans laquelle il voit une connotation germano-figurative. Le travail de Queneau sur la langue, au vu de cette analyse paraît inachevé et sporadique. Il termine en parlant de la langue en tant qu'espace de variation. La langue nous parle, également dans son traitement écrit.
Après un excellent déjeuner buffet dans les locaux de la SGDL, Paul Gayot, de sa voix voilée si particulière, et avec sa connaissance profonde de l'œuvre, nous parle évidemment des avant-textes de Zazie, que ce soient les work in progress, les plans successifs ou les manuscrits. Je renvoie à ses notes dans l'édition de la Pléiade, qu'il serait idiot de reproduire ici, et qui révèlent l'histoire cachée de chacun des personnages de Zazie. Philippe Wahl, de l'université Lyon 2, nous lit ensuite sa communication «l'incertitude des apparences» et, après une nouvelle pause, François Naudin intervient sur «Zazie et le Cortège du songe» en évoquant les premiers mots de Finnegans Wake de James Joyce, le Merdre! initial d'Ubu Roi d'Alfred Jarry et le premier titre d'Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll, qui était... Alice's adventures underground, l'underground évoquant évidemment le nom du métro londonien. Le roman entier est-il un rêve ? Les mythes grecs sont également convoqués, avec Erebos et Hypnos. Puis Jérôme Roger (au nom si parfaitement et phonétiquement palindromique!), maître de conférence à l'université de Bordeaux, nous allèche avec son excellent titre, «jazzy dans le métro». Pas seulement un bon mot, car Raymond Queneau passionné de cette musique, connaissait Duke Ellington, etc., mais il faut reconnaître qu'il n'est jamais fait mention de jazz dans le roman. Jérôme Roger le débusque alors dans le rythme du roman, qui rappelle le phrasé scat utilisé, selon le mot de Boris Vian, «pour traduire des idées». L'alliance d'une oralité décapante et d'une éthique du langage fait honneur à Queneau. Le langage, s'il n'est pas improvisé, meurt et devient langue de bois, or la vitesse de répartie dans les dialogues tient de l'improvisation en jazz. Pas d'improvisation sans mémoire, comme dans le jazz, où abondent citations et parodies. Queneau sait qu'un écrivain ne peut pas strictement faire de la musique. Il doit avec le lecteur faire appel à l'oralité, résonance qui synthétise le corps dans le langage. Suit un détail des procédés utilisés pour fabriquer dans Zazie de véritables figures rythmiques. Georges Perec distingue entre les figures rythmiques qui cassent et celles qui opèrent l'unité. Il dit aussi que cela lui permet de parler de l'écriture (Magazine littéraire, 1976). Le vieillissement zazique guette le langage si l'enjazzement de la langue ne s'en mêle. Claude Debon rappelle, lors de la discussion qui suit ce bel exposé, que Narcense, le héros du Chiendent, est musicien de Jazz. Elle fait justement remarquer qu'il existe un genre, en littérature, dans lequel le rythme et les sons sont importants, et c'est la Poésie.
Le soir, la compagnie Lire autrement nous réservait un spectacle époustouflant : un voyage dans le roman Zazie à travers des extraits de textes choisis par Astrid Bouygues et Daniel Delbreil, lus-joués par Simone Hérault, excellentissime, et son complice Alexandre Lachaut, entrecoupés d'airs de chansons d'époque joués à l'accordéon par Frédéric Foret.
Le lendemain matin, c'est reparti sur des chapeaux de roues. Piers Burton-Page, avec le délicieux accent d'une langue forestière qui est pour lui maternelle, et un point de vue qu'il appelle transmanchien, se concentre sur The Scottish Play, (nom que l'on emploie par superstition à la place de Macbeth, pièce maudite), pour traquer l'influence de Shakespeare (Chexpire, écrivait Queneau) dans Zazie. Il compare différentes traductions du monologue de Gabriel et met en parallèle le «it is a tale/Told by an idiot, full of sound and fury,/Signifying nothing» de Macbeth et «toute cette histoire [n'est que] le songe d'un songe, le rêve d'un rêve, à peine plus qu'un délire tapé à la machine par un romancier idiot (oh ! pardon)», le oh pardon pouvant s'adresser aussi bien à l'auteur qu'à Shakespeare. Le reste, (Jeanne Lalochère en lady Macbeth, les écossaises du Mont de Piété) étant un peu moins convaincant.
La communication qui suit, avec Astrid Bouygues, est parmi les plus originales : partant du fait que Queneau lui-même présente Zazie dans le métro comme un roman d'initiation, elle s'attache à comparer d'un point de vue ethnologique l'initiation de Zazie à celle des jeunes filles de l'époque, dans un village, Minot, qui pourrait être Saint-Montron, à travers le travail d'une anthropologue, Yvonne Verdier. Le moins qu'on puisse dire est que les correspondances sont troublantes. La jeune fille de Minot passe par la communion à 12 ans, l'âge des premières règles, puis la Sainte Catherine à 15 ans, suivie, avant la pose des mais, d'une mise en marge du milieu maternel.  Elle passe en général l'hiver chez une tante à apprendre la couture, les couturières ayant la réputation d'en connaître un rayon sur le sexe, et devenir alors une fille à marier. Zazie, certes, ne va pas chez une couturière, elle la quitte (c'est le métier de Jeanne Lalochère) mais elle va bien chez une tante prendre un bain de féminité. Son initiation est ratée puisque Zazie ne se tient pas coite comme il serait séant, mais ouvre des tas de portes sur un domaine extérieur qui doit rester inaccessible aux filles. Pourtant le j'ai vieilli de la fin indique qu'il s'est réellement passé quelque chose, à mettre en relation avec le conte de la Belle au bois dormant, évoqué par Zazie, même si c'est pour s'en moquer, dans lequel une jeune fille se pique le doigt avec un fuseau comme les couturières avec l'aiguille. Le sang est celui des règles. C'est la grève du métro,  analogue à l'hiver chez la couturière, ou à 100 ans de sommeil, qui permet à Zazie de rejoindre son destin de fille. Le titre du roman pointe donc bien sur le moment essentiel, celui où l'enfant Zazie inconsciente sous terre meurt symboliquement pour renaître jeune fille.
L'intervention de Paul Fournel, qui suit la pause de 11 h, reste dans le domaine sexuel, mais d'un point de vue de mec puisqu'il a découvert à l'âge de Zazie qu'elle était «baisable». Lui que Queneau accompagne toujours, et ça se sent, rappelle que l'écrivain, qui pensait avoir écrit un livre sur la langue et sur la façon dont le sexe vient aux femmes, fut déçu par la réception d'un public qui n'y voyait que de la rigolade. Malentendu que le film de Louis Malle a selon lui renforcé.
Dans la communication suivante, Claude Debon, dont on connaît la rigueur scientifique, prend soin de rappeler que tout discours critique est par nature fictionnel. C'est pourquoi elle s'efforce de s'en tenir à la lettre ; et plus précisément à la lettre Z, qu'elle repère par exemple dans les zazous, ancêtres de Zazie et qui posent la question de l'engagement du roman, mais aussi dans la Zizanie, héroïne de Vercoquin et le plancton de Boris Vian et dans les «zig-zag droit devant elle» de Zazie courant comme l'éclair. Lettre qu'il faut écouter et qui donne un rythme au roman qui procède de rebond en rebond, de tac en tac, avec des courts-circuits étonnants comme «ils marchaient côte à côte mais droit devant eux», ou l'association de la grenadine et de la nocivité, ou encore une expression comme «le dénommé X». Elle conclut en disant qu'il est vain de chercher à répondre aux questions que pose Zazie, dans la mesure où tout le texte est précisément monté pour qu'on ne puisse pas y répondre.
Je n'ai pas droit au buffet aujourd'hui, pour cause d'affluence, et m'en vais prendre une entrecôte au bistrot du coin.
Au retour, c'est Gerhard Dörr qui parle de la partie cachée de Marceline, c'est à dire l'officier allemand déserteur de la Wehrmacht qu'elle était dans les avant-textes. Il en reste selon lui des traces, notamment quand il est dit que Marceline parle de la retraite «parce qu'elle connaissait bien la langue française», expression qui ne s'appliquerait pas à une Française d'origine. Christine Méry, qui enchaîne, s'intéresse, elle, au «réseau appellatif» de Zazie, nommée tantôt la mouflette, la gosse, l'enfant, la petite, etc. Quant à Bertrand Tassou, il s'interroge sur ce qu'il reste de Zazie aujourd'hui, en repérant les allusions simples et les transpositions du personnage. Dans Pour venger pépère d'A. D. G., un roman policier, Monique Voiron est une ado habillée de djins au visage vicieux, qualifiée de «pitoyable Zazie provinciale.» Dans Billy the kick de Jean Vautrin, une Julie rêve elle aussi d'aller à Paris et zozotte, elle est zobsédée, on trouve aussi un travesti, etc. On trouve une Zizanie dans le métro, roman policier de Hugo Lacroix dans lequel l'héroïne est plus âgée (20 ans). Il existe enfin une Zapinette Video où il est question d'un oncle travesti et d'un père tripoteur, mais le livre ne tient pas la route. Bertrand Tassou relève aussi de nombreuses allusions à doukipudonktan. Dans la presse, on compare à Zazie l'Amélie Poulain du film, l'héroïne Marjane de Persépolis, voire Isabelle Huppert. Du n'importe quoi qui révèle seulement que Zazie est identifiable. Mais il ne reste rien de la substance, de même qu'aujourd'hui tout est «ubuesque» ou «surréaliste». Pascal Herlem est le dernier intervenant, avec «Queneau adolescente», qui reprend l'énigme de la sexualité, questionnement du roman. Un sujet déjà largement abordé, qui lui donne l'occasion d'évoquer à propos de Gabriel l'Annonciation à la Vierge Marie.
Quant à moi je me demandais pourquoi l'on avait évoqué l'ambiguïté sexuelle de tous les personnages, (même celui de Laverdure,) en oubliant celui de Turandot. Après tout, c'est le nom d'une princesse, et soprano qui plus est.
Sur ce, nous sommes rentrés à la maison, bien fatigués mais contents, bien que tristes de rater la brouchtoucaille de fin de colloque !

06 octobre 2009

Meuh

Toutes choses étant égales par ailleurs, il vaut mieux du fourrage pour les bovins que du faux vin pour les bourrages.

12 septembre 2009

Tapisserie

De Buffalo, hotel Marriott-Niagara, sur un qwerty:

Dans la foule des passagers qui attendaient a Newark l'avion pour Buffalo, en retard evidemment une veille de 11 septembre, j'ai vu un ecossais vetu d'un kilt bleu en train de faire de la tapisserie. Plus tard dans l'avion, j'ai remarque que le sac de cuir oblong qu'il portait a l'epaule etait marque Scotland bagpipes. Je l'ai imagine en train de jouer de la cornemuse devant le Niagara pour couvrir le bruit des chutes.

05 septembre 2009

Pleine lune

En quête d'un Laguiole à offrir, je suis entrée hier dans une armurerie-coutellerie, où j'ai rapidement trouvé l'objet, conseillée par l'armurier-coutelier, un homme âgé, dont la collègue pas toute jeune elle non plus se vernissait les ongles derrière la caisse. Au moment où je me préparais à payer, un individu jeune, chapeauté d'un béret basque et assez nerveux de sa personne, est entré à son tour dans la boutique.
— Je peux vous renseigner, vous cherchez quelque chose ? lui demande la caissière aux ongles fraîchement nacrés, d'un air soupçonneux.
— Non non, hin hin hin, répond le jeune homme de plus en plus agité, je regarde juste les vitrines, hin hin hin. Il danse d'un pied sur l'autre, jette des regards furtifs, autour de lui, puis sort aussi rapidement qu'il était entré.
La caissière grommelle et, s'adressant à son collègue :
— ça sent sa pleine lune, ça. On est quel jour aujourd'hui ?
— le 4 septembre lui dis-je, intriguée.
L'ongle verni de la dame descend lentement les jours du calendrier.
— Tiens! Qu'est-ce que je disais! Pleine lune!
Et, devant mon air interrogatif:
— Avec le genre de marchandise qu'on fait, madame, on attire forcément les gens un peu... bizarres. Et chaque pleine lune, ça ne manque pas, on en voit entrer, ils sont comme aimantés. Avec le genre d'articles qu'on fait.

J'ai appris quelque chose, là. Et puis c'était bien la pleine lune, la preuve, je l'ai photographiée avec mon nouveau zoom que j'ai eu pour mon anniversaire !

14 juin 2009

Anniversaire


Aujourd'hui, Guy Deniélou aurait eu 86 ans.

13 juin 2009

Dans les vestibules


«permettez mille excuz à ce crâne — une boule —
de susurrer plaintif la chanson du néant»
Raymond Queneau, «Je crains pas ça tellment», in l'Instant fatal.
S'il y a un sport que j'ai en horreur, c'est bien la spéléologie. Rien qu'à l'idée de devoir me glisser dans d'étroits boyaux boueux à l'issue incertaine, sans même pouvoir me retourner pour revenir à l'air libre par le même chemin, me voilà prise de panique convulsive. Alors à celle de rester vingt minutes sans bouger dans un tube, vous imaginez bien que je n'étais pas fière. « Je me réciterai du Baudelaire », me disais-je (car j'ai remarqué en d'autres occasions que cette thérapie était efficace contre la trouille). Mais bernique! Une fois introduite dans le tube en question, quand on m'a envoyé dans les oreilles successivement des basses fréquences, puis des toc toc toc d'esprit frappeur, puis carrément les trépidations d'un marteau piqueur, mes beaux alexandrins se sont barrés en couille (c'en est un d'ailleurs). Essayez de marteler La / so / ti / zeu / lé / reur / le / pé / ché / la / lé / zi / no / cu / peu / no / zes / pri / et / tra / va / yeu / no / cor, sur le rythme d'un marteau piqueur, eh bien ça ne ressemble plus à rien. J'y ai donc renoncé pour me concentrer sur ce qui se passait. Mon cerveau traversé par des champs magnétiques (tiens, encore un) si puissants qu'ils peuvent faire voltiger les objets métalliques, allait-il résister à l'assaut ? N'avais-je pas à mon insu un de ces objets près de la tête ? Je me souvenais de l'avertissement qu'ils m'avaient donné avant:
«le port d'une pile (pacemaker), d'une valve cardiaque, ou de tout élément contenant du fer près des yeux ou dans la tête constitue un facteur de risque majeur (risque de décès, de cécité)»

Mais aucune de ces deux éventualités ne s'est finalement produite. Il y avait devant mes yeux sans lunettes un jeu de miroirs, une sorte de périscope me permettant d'apercevoir des silhouettes derrière une vitre, sans doute penchées devant un écran, en train de regarder défiler mes tranches de cervelle. J'y voyais aussi mon estomac se soulever au rythme de ma respiration. Dans ma main droite, une poire à presser pour appeler en cas de panique. Mais j'ai résisté, j'ai essayé de mémoriser les différents bruits qui m'assourdissaient, de compter les toc toc toc de l'esprit frappeur, de ne pas bouger malgré les soubresauts dont la machine était parfois agitée, et voilà, ça s'est arrêté, et j'avais la tête comme un melon.

Le médecin m'a remis un compte rendu très poétique:
En regard de la fosse postérieure, pas de lésion en regard des angles ponto-cérébelleux,
Intégrité des conduits auditifs internes, des appareils cochléo-vestibulaires.
Intégrité du 4e ventricule, du tronc cérébral, du cervelet.
À l'étage sus tentoriel:
Intégrité du système ventriculaire.
Présence de quelques hypersignaux de la substance blanche, aspécifiques, visibles notamment en regard des régions péri-ventriculaires, des centres semi-ovales droit et gauche.
Pas d'argument en faveur d'un accident vasculaire ischémique ou hémorragique récent.

Bon, j'étais un peu inquiète “de ces hypersignaux de la substance blanche” (encore un ma foi) aspécifiques, mais à la réunion Formules de ce matin, B. qui s'y connaît, m'a dit que le mot essentiel était «aspécifiques», ce qui veut dire qu'on ne peut rien en dire.

Je pense qu'ils étaient dûs aux alexandrins massacrés du poème «Au lecteur» de Baudelaire.


Demain la veille