12 février 2019

Le gerris ou araignée d'eau (sonnet)




Il marche carrément sur l’eau, mais par saccades,
Pas comme Jésus Christ. On a fait des robots
Qui peuvent l’imiter. Ils ne sont pas très beaux.
Lui non plus ne prétend pas être une naïade.

Lorsque près d’une mare on s’en va en balade
On entend les enfants parler d’« araignée d’eau »,
Mais il n’a que six pieds dont deux, comme un étau,
Ne servent qu’à saisir ses proies. La régalade !

Car c’est un prédateur redoutable et balèze.
Il faut dire qu’il est parent de la punaise.
L’eau lui semble élastique et il y fait ses pas,

Ce qui est étonnant c’est qu’il ne sombre pas.
S’il flotte, le gerris (c’est ainsi qu’on l’appelle)
C’est à cause de la tension superficielle.

EC

11 février 2019

Le cafard (sonnet)



J’étais à mon bureau quand j’ai vu ses antennes.
Mes cheveux se sont hérissés, j’ai fait un bond,
On eût dit qu’il me regardait. Quand le frisson
De trouille m’eut quitté, je pus reprendre haleine.

Il n’avait pas bougé. Il me fit de la peine.
Un verre qui avait contenu ma boisson
Se trouvait à côté. Je pris la décision
D'en recouvrir l’insecte, et tout à fait sereine,

Puisque j’étais chez moi quelque temps solitaire,
Je voulus ainsi qu’Ignace de Loyola
Spirituellement m’exercer. Il était là.

Pendant trois jours je le gardai sous sa verrière,
Il me tint compagnie du matin jusqu’au soir
Et c’est la seule fois où j’ai eu le cafard.

EC

29 janvier 2019

Le phasme (sonnet)



Imitant le lichen, la feuille, la brindille,
Une tige épineuse, une écorce, un bâton,
Il change de couleur en fonction des saisons
Et se confond avec le lierre qu’il mordille.

Il ? Je devrais dire « elle » car le phasme est fille
Du moins le plus souvent. On voit peu de garçons.
Et les phasmettes ont de drôles de façons :
Par parthénogénèse elles font leur famille.

Dans l’aquarium l’enfant parfois les cherche en vain
Alors qu’ils sont pourtant les plus grands des insectes !
Dans les fientes d’oiseaux c’est leurs œufs qu’on détecte,

Par une stratégie qui leur vient par instinct,
Vingt pour cent de ces œufs à l’estomac résiste.
Le phasme est une bête assez opportuniste.

EC

26 janvier 2019

Le bousier, sonnet



On peut être sacré chez les vieux Égyptiens,
De métal noir bleuâtre orner sa carapace
Où parfois le soleil met un reflet fugace,
Et faire son régal de bouse et de crottin.

Car c’est là du bousier le bizarre destin :
Il roule chaque jour sa boule dégueulasse
Pour s’en repaître avec un appétit vorace
Ou offrir à sa larve un semblable festin.

Il ne renonce pas, Sisyphe coprophage
Quand sa fécale sphère dévale un talus
Il va la rechercher, se remet à l’ouvrage

Et pousse à reculons, tête en bas, vers son but.
Un petit éventail au bout de chaque antenne
Ridiculise un peu sa tâche herculéenne.

EC

25 janvier 2019

La punaise de lit (cimex lectularius), sonnet.



Se repaissant de sang la nuit comme un vampire
La punaise de lit affreuse nous fait peur :
On ne s’en débarrasse que par la vapeur,
Et c’est fou ce qu’il faut d’énergie pour l’occire.

Hélas le DDT, qu’il fallut interdire,
Était sur cet insecte assez dévastateur
Et l’on ne peut compter sur ses seuls prédateurs
Pour lui faire payer le sang qu’il nous soutire.

Elle a la forme et la couleur d’un gros pépin
Mais sa larve, qui nous pique aussi, est diaphane.
Elle affectionne les plinthes et les recoins,

Les planchers, les châlits. Elle réapparaît
Grâce à Airbnb... Rendez-nous s’il vous plaît
Le dichlorodiphényltrichlorométhane !

EC

24 janvier 2019

La guêpe (sonnet)



Sur mes lèvres fermées pleines de confiture
Elle s’était posée. — Ne bouge surtout pas
Même si ça chatouille un peu, m'a dit papa,
C’est la seule façon d’éviter la piqûre.

D’autres guêpes se sont posées sur ma figure.
— Surtout ferme la bouche pendant leur repas,
Observe leur plaisir, reste calme et sympa,
Et tu t’en tireras sans une égratignure.

Il disait vrai : depuis, je suis l’amie des guêpes.
J’en repêche une dans le verre de coca
Elle grimpe gentiment le long de mon doigt.

Si une autre s’englue dans le miel de ma crêpe,
Je lui nettoie les ailes d’un geste câlin
Après avoir mouillé un bout de sopalin.

EC

23 janvier 2019

Le perce-oreille ou forficule


Quand d’un noyau de pêche sort un forficule*
On pousse un petit cri, on fait tomber le fruit.
Pendant ce temps le perce-oreille s’est enfui
On ne peut plus l’examiner, oh la crapule !

Il porte sur le cul sa pince ridicule
Dont on a longtemps exagéré les ennuis
Qu’elle ferait dans l’auriculaire conduit :
Te ronger le cerveau ? Ne sois pas si crédule,

C’est le fruit mûr qu’il perce et non pas ton tympan.
Il aime le chou-fleur, aussi la betterave,
Parfois le puceron. Ah c’est un sacripant !

Mais il ne causera pas de blessure grave
À l’humain qui le saisit pour le regarder.
Son instinct maternel est très développé.

EC


* Officiellement le mot est féminin, mais tout le monde (les entomologistes les premiers) le met au masculin, Larousse compris.

22 janvier 2019

l'iule (sonnet)


















Sur les flancs du Faron j’allais ramasser l’iule
Pour le plaisir de voir s’enrouler dans ma main
Son corps noir métallique et long. Dans cet écrin
Il semblait un bijou ancien, une fibule.

Le poltron devant son aspect luisant recule
Au vu de ses anneaux il prend un air chagrin…
Il n’a pas reçu d’un père comme le mien
De précieuses leçons sur cet animalcule.

Cet être inoffensif sur les flancs du Faron
Se chauffait au soleil ou dormait sous la pierre
Et quand il avait peur il se mettait en rond.

Je le reposais rapidement sur la terre
Avant qu’un jus orange ne tache mes doigts
Ce qui pourtant m’arrivait presque à chaque fois.

EC

21 janvier 2019

La mante religieuse (sonnet)


La tigresse de l’herbe aux pattes ravisseuses,
Qui bouffe son amant après accouplement,
Portant son habit vert fort hiératiquement,
Est immobile, en garde, comme une boxeuse.

Si elle nous fait peur elle n’est pas hideuse :
Les yeux écartés sont certes protubérants
Et la bouche vorace broie très proprement
Le criquet imprudent qui frôle la mangeuse ;

Mais quand vous l’avez vue en position spectrale,
Déployant largement son aile en éventail,
Légère et transparente ainsi qu’un beau vitrail,

Vous jugez autrement la mante sculpturale
Célébrée en son temps par Germaine Richier
Et finissez par éprouver de l’amitié.

EC

18 janvier 2019

Le Blob, sonnet

L’image contient peut-être : plante, fleur, plein air et nourriture

Jaune comme un gilet, géant, gélatineux,
Monstre plein de noyaux quoiqu’unicellulaire
Et vivant oui vivant, et si peu ordinaire,
Dépourvu de cerveau, de système nerveux,

Tapi dans les sous-bois, tu es Blob. Un neuneu ?
Non ! Ton intelligence est encore un mystère.
Tu es capable de te déplacer par terre,
Chaque jour tu multiplies ta taille par deux,

Tes pseudopodes rampent dans les labyrinthes
Et des flocons d’avoine tu fais ton régal.
Tu n’es pas champignon ni même végétal

Ni animal non plus. Mais ta mémoire suinte
En taches de mucus et tu as des amis
À qui par la fusion, tu enseignes l'acquis.

EC

17 janvier 2019

La scutigère véloce, sonnet.



Dans la salle de bains humide, elle digère
Le lépisme qu’elle a d’abord paralysé.
Elle porte avec grâce les neufs boucliers
De son exosquelette. C’est la scutigère.

Lecteurs ne croyez pas qu’en mes vers j’exagère
Son démarrage vif et sa vélocité,
Car on court vite sur quinze paires de pieds !
Elle ne prend jamais son job à la légère,

Et quand elle s’y met, les cafards noctambules,
La fourmi du balcon, le moustique du soir,
L’araignée même enfin, n’ont plus aucun espoir,

Ils périront coincés entre ses forcipules.
Ne l’écrase donc pas, ce serait un délit,
Car c’est le prédateur des punaises de lit !

EC.

21 mars 2018

Aveugle et sourd

Le merle siffle à perdre haleine
C’est pour célébrer le printemps
Entends-tu sa faridondaine ?
Vois-tu comme il a l’air content ?
Je n’entends que mes acouphènes
Je ne vois que mes corps flottants


À son congrès, vois le F.N.
Rassembler des foules de gens.
N’entends-tu pas le cri de haine
De leur programme désolant ?
Je n’entends que mes acouphènes
Je ne vois que mes corps flottants


Regarde comme ils ont de peine
Les mal logés, les immigrants,
Écoute les voix souterraines
De la Syrie ou de l’Iran !
Je n’entends que mes acouphènes
Je ne vois que mes corps flottants


Dans mes oreilles une sirène
Pousse toujours son hurlement,
Devant mes yeux et par dizaines
Des pâtés noirs s’en vont passant
Je n’entends que mes acouphènes
Je ne vois que mes corps flottants


EC

06 février 2018

À Paris ça n'a pas tenu (Rondel)


À Paris ça n’a pas tenu
Quand c’est tombé partout en France.
S’il a neigé, c’est sans outrance,
On ne s’en est pas aperçu.

J’ai sûrement mal entendu
Les bulletins de vigilance.
À Paris ça n’a pas tenu
Quand c’est tombé partout en France.

Pourtant on y avait bien cru.
On l’attendait en abondance,
Hélas malgré cette confiance,
Comme on aura été déçu !
À Paris ça n’a pas tenu.

EC

18 janvier 2018

Une solution pour les éoliennes

Image associée

Je découvre sur le compte Twitter d'un média belge que les maisons situées à moins de 500 mètres d’une éolienne perdent 3,5 % de leur valeur. Puis 2,66% jusqu'à deux kilomètres, et 1,1% jusqu'à trois kilomètres.

— Eh oui, me dit M. Le bruit, l'esthétique, ça fait beaucoup de nuisances ! Alors qu’il y aurait une solution si simple (bien que coûteuse).

— Ah ? dis-je, intéressée.

— Oui, me répond-il, imperturbable : il suffirait d’enterrer les éoliennes.

06 décembre 2017

L'éternité de ma mère



Bon, ben, à tout à l’heure ou dans l’éternité !

Voilà ce que déclarait Vivette, ma mère, à deux de mes sœurs, à la veille de ses 93 ans et d’une opération cruciale. 

L’éternité ! Elle avait coutume de l’évoquer devant nous chaque fois que nous nous prenions trop au sérieux à cause d’une contingence qui venait nous perturber : un bobo ? une mauvaise note ? un déménagement qui vous coupe des amis et des lieux qui vous sont chers ? un chat mort ? un doudou perdu ? un train raté ? un objet cassé ? Mais « qu’est-ce que c’est, en comparaison de l’éternité ? » nous disait-elle, histoire de nous consoler. 

Et ça marchait !

Confrontés de telle sorte à l’éternité, rien de moins, nous prenions en effet conscience du ridicule de notre petite personne et de l’inconsistance de nos petits malheurs. Inconsistance, c’est justement le mot choisi par Louis Segond pour traduire l’hébreu הֲבֵל (hevel), dans l’Ecclésiaste, un mot rendu aussi par «vanité», «fumée» ou «buée». 

Plus tard, mères et père à notre tour, nous avons compris, à la lecture de Françoise Dolto ou d’autres auteurs, que chacun de ces petits événements qui bouleverse un enfant et provoque ses larmes constitue en réalité un deuil véritable. Vivette avait trouvé le remède contre le deuil, et elle nous le transmettait : l’éternité ! En plus de la mise en perspective, du recul, de l’humour, cela voulait dire aussi ce que l’on peut apercevoir d’éternité dans la beauté des créations humaines que sont la musique ou la littérature. N’est-ce pas Jankelevitch qui parlait de «cette divine éternité d'un quart d'heure qui s'appelle la “Ballade en fa dièse” de Gabriel Fauré» ?

Bref nous avons appris, grâce à Vivette, que «la mort enlève tout sérieux à la vie [1]», et que, si l’on mange, boit et prend du plaisir dans le travail, c’est à prendre comme un cadeau, le reste étant finalement assez inconsistant.

Je la remercie donc ici d’avoir fait six enfants dont aucun n’est jamais arrivé à se prendre vraiment au sérieux. Elle-même ne se prenait pas au sérieux et ne prenait d'ailleurs rien au sérieux à part les gens, comme en témoigne sa générosité légendaire.

– Ni les convenances bourgeoises : cela ne la gênait pas par exemple de chanter en pleine rue à tue-tête (et à ma grande confusion) des airs de Don Giovanni en poussant un gigantesque panier en osier à roulettes. Je me souviens aussi d’une fois où elle était invitée au cocktail d’un mariage chic qui se passait à la maison des Centraux à Paris. À la maison des « sans trop » ? s’était-elle écriée. J’espère qu’il y en aura quand même assez !

– La politique, elle ne la prenait certainement pas au sérieux non plus ! Aux élections présidentielles de 1965, Vivette ne voulait ni de Gaulle ni Mitterrand ni Lecanuet, encore moins Marcilhacy ou Tixier-Vignancourt. En sortant, pliée de rire, de l’école où le vote avait eu lieu, elle chantait « j’ai voté Barbu ! » sur l’air des lampions. Marcel Barbu était un patron chrétien utopiste traité de « brave couillon » par de Gaulle. Pas sérieux s’abstenir !

– La vieillesse et ses contraintes, elles-mêmes, elle ne les a pas trop prises au sérieux, même si là, son humour a pu se teinter de noir. Quand ma sœur Nanou lui rendait visite dans sa maison de retraite, elle lui demandait : « quelles sont les nouvelles du monde libre ? »

« Une génération s'en va, une autre arrive et la terre est toujours là [2] ». Vivette a rejoint maintenant cette éternité salvatrice, que je soupçonne être pour elle essentiellement musicale, et « Il ne [lui] faudra pas moins que l'éternité pour admirer la beauté absolue, indicible des choses [3] » 


[1] Paul Valéry
[2] L'Ecclésiaste, I,3
[3] Léon Bloy, Journal.

21 novembre 2017

Proposition ougrapienne

J'ai une idée qui mettra tout le monde d'accord !

Plutôt que d'écrire « les hommes et les femmes sont arrivés » (horriblement machiste et rétrograde), ou « les hommes et les femmes sont arrivées » (encore plus rétro et injuste envers les hommes), ou « les hommes et les femmes sont arrivé·e·s », très long à écrire, bouffeur de place, enquiquinant pour les dyslexiques et très moche, je propose : « les hommes et les femmes sont arriver », ce qui a de plus l'avantage d'être déjà majoritairement utilisé par les jeunes et même certains moins jeunes.

#écritureinclusive #usage #ougrapo

05 septembre 2017

Mézenc



Wauquiez imite Mitterrand
Qui chaque an, la roche vineuse
De Solutré allait grimpant,
Suivi d’une foule amoureuse.

Wauquiez imite Montebourg
Qui, non loin de là, en Bourgogne,
Menait au mont Beuvray sa cour
Pour s'y faire voir sans vergogne.

Plus con que l’un, moins beau que l’autre,
Wauquiez choisit le mont Mézenc
Pour y entraîner ses apôtres
Et faire beaucoup de bousin.

Choix judicieux ! Ses pataugas
Font résonner les phonolithes !
Jamais on ne pourra, hélas,
Nous montrer de plus grosse... butte !

E.C.

11 août 2017

Au col de la Bataille


C’est au col de la Bataille :
Les cendres tournent en rond
Avec un grand tourbillon ;
Il y a des funérailles.

Regarde ça, ma Clairon !
Elles volent en pagaille
Dans les vents qui se chamaillent
Et voilà ton Panthéon !

Nargue-nous depuis l’espace !
Il y fait bon folâtrer !
Est-ce toi qui là haut passe

Légère au ciel du Vercors
Où s’est envolé ton corps
Un jour où l’on a pleuré ?

EC

07 août 2017

Pré salé

Pré salé comme les larmes
Que je verse pour ma sœur
Tu ne manques pas de charmes
Et pourtant tu me fais peur.

Sur toi croît la salicorne,
La brebis n’en broute pas :
Drôle de bête sans corne
Ses os craquent sous mes pas…

Agneau mort-né, dépecé,
Tu feras un pyjama,
Sur l’orphelin enfilé,
Pour qu'il sente comme toi ;

Car il faut tromper ta mère
Qui sinon n’allaitera
Pas l’intrus ou le faux-frère
Qui prend ta place ici-bas.

Vase épaisse de la criche,
Tu m’enlises de ton deuil,
Et pour peu que je pleurniche,
J’ai ton noir au fond de l’œil.

Pré salé pourtant si calme,
Sous ce ciel si agité
Qui reflète les alarmes
Dont mon cœur est tourmenté.

EC

05 juillet 2017

Echet Hayil

À l’heure où l’on rend à Simone Veil les honneurs qu’elle mérite, et parce que sa mort m’a rappelé une époque très particulière de ma vie, comme elle a dû réveiller des souvenirs chez toute une génération de femmes, j’aimerais moi aussi lui rendre hommage.

Pour avoir subi en 1968 les affres d’une grossesse non désirée, et être donc passée par l’épreuve humiliante de l’avortement clandestin et risqué, j’avais adhéré au M.L.A.C. (Mouvement pour la Libéralisation de l’Avortement et de la Contraception) en 1973. Le M.L.F., qui soutenait aussi le droit à l’avortement, ne me convenait pas. Celles qui en faisaient partie se prenaient beaucoup trop au sérieux à mon goût, leurs discussions étaient interminables, rien de concret n’en sortait. Au M.L.A.C. au contraire on agissait, et j’avais besoin de mettre mes actes en conformité avec ma pensée. 

Stériliser les instruments, piquer dans le quart supéro-externe de la fesse, poser le spéculum, fixer le col de l’utérus avec la pince de Pozzi, le dilater progressivement avec des « bougies » souples de diamètres différents, jusqu’à l’introduction de la canule reliée à l’aspiration, voilà ce que je savais faire. C’était la méthode d’avortement par aspiration, dite « méthode Karman », qu’avec d’autres je pratiquai pendant plusieurs mois sur des femmes qui, la plupart du temps, nous étaient discrètement envoyées par le Planning familial. 

Cet organisme reconnu ne pouvait pas se permettre de braver ouvertement la loi sous peine d’être interdit, mais il nous aidait en sous-main, convaincu par le bien fondé et l’innocuité de la méthode autant que par le sérieux de notre pratique. Un copain dentiste avait même amélioré le système en anesthésiant le col comme une gencive, ce qui réduisait considérablement la douleur.

Ce n’était cependant jamais une partie de plaisir, et il nous fallait être fortes, surtout lorsque on s’apercevait au dernier moment qu’une patiente avait déjà fait d’autres tentatives, visibles à l’état de son col, qu’une seconde avait triché sur la date de ses dernières règles, qu’une troisième était envahie de morpions, qu’une autre enfin en était à sa dix-septième grossesse. La mienne, car j’étais enceinte, était cette fois désirée et mon ventre rassurait les patientes. Mais je faisais des cauchemars, disons… intéressants. Mon fils naquit en janvier 1974, la loi Veil fut votée un an plus tard ; nous avions vaincu et nous pouvions enfin nous arrêter. Double soulagement !

Puis, peu à peu, je compris ce que Simone Veil avait dû affronter. Oui, nous avions toutes fait preuve de force et de courage, à notre niveau, mais par son histoire, son rôle et sa vision, elle nous surpassait toutes.


רַבּוֹת בָּנוֹת, עָשׂוּ חָיִל;  וְאַתְּ, עָלִית עַל-כֻּלָּנָה.
de nombreuses filles ont été vaillantes, toi, tu les as surpassées toutes*

Dix ans avant ces événements, je me trouvais chez mon amie Nicole un vendredi soir. Les bougies du Shabbat allumées, nous étions à table et son père avait récité le אֵשֶׁת חַיִל (« Echet Hayil »), ce mystérieux poème acrostiche qui termine le livre des Proverbes : il regardait intensément sa femme, qui souriait en rougissant à cet hommage. Plus tard j’appris ce que signifiait « Echet Hayil » : la femme vaillante, la forte. Simone Veil est restée pour moi l’incarnation de la « Echet Hayil », celle qui ceint de force ses reins et arme ses bras de vigueur**.

En osant affronter les démons qui lui faisaient face, cette femme remarquable, autant par cette force que par son intelligence et sa beauté, remporta une immense victoire sur l’obscurantisme. C'est pourquoi sa lampe ne s’éteint pas la nuit***. 

E.C.

* Proverbes, 31, 29.
** Proverbes, 31, 17
*** Proverbes, 31, 18.