28 janvier 2014

La boîte verte de Pascal Goblot

Pascal Goblot derrière la cinquième
réplique du Grand Verre dévoilée hier
La Mariée mise à nu par ses célibataires, même, encore appelée Le Grand Verre, est l’œuvre la plus mystérieuse de Marcel Duchamp et l'on comprend qu’elle obsède Pascal Goblot, vidéaste et documentariste, au point qu’il y consacre son art depuis une quinzaine d’années. Elle a fait l’objet de multiples interprétations dont certaines sont saugrenues mais aucune pleinement satisfaisante. Elle est en tout cas, et bien que contemporaine des Ready made, le fruit d’un très long et minutieux travail préparatoire de Duchamp, comme en témoigne l’étrange Boîte verte. Car La Boîte verte contient l’ensemble des notes préparatoires au Grand Verre. Elle a été éditée par Duchamp lui-même en 300 exemplaires fac-similé, dont le fameux exemplaire no 4 appartenant à François Le Lionnais. C'était le sujet de la communication d’Olivier Salon au dernier Colloque des Invalides

Une des Boîtes vertes, exposée au
musée de Philadelphie (image du film
The Unknown Secret of Sylvester
Stallone.
)
Les deux petits films présentés hier soir dans la salle de conférence du Palais des Beaux-Arts sont si l'on peut dire sortis de la « boîte verte » personnelle de Pascal Goblot : ils font en effet partie du long travail préparatoire de La Légende du Grand Verre, œuvre qui comprendra un long métrage (Le Piège de la Mariée) ainsi qu'une performance artistique (To Be Broken) et dont le but avoué est « de décrire la quête de cette inexistante vérité » cachée dans le Grand Verre de Duchamp.

Le premier film se présente comme un documentaire décrivant l’arrivée et l’installation à Beaubourg de la quatrième réplique de La Mariée mise à nue par ses célibataires, même. Comme l’explique Pascal Goblot, il existe quatre répliques autorisées du Grand Verre dont deux copies conformes approuvées par Duchamp lui-même. Celle du Moderna Museet de Stockholm, réalisée par Ulf Linde en 1961 et celle de la Tate Gallery à Londres, réalisée par Richard Hamilton en 1965. Comme la première a été « légèrement ébréchée » en 1977 lors d’un prêt au centre Georges Pompidou, elle ne circule plus ; la deuxième a dû être refaite, le verre ayant éclaté. La troisième réplique, avalisée par la seconde épouse de Duchamp, « Teeny », se trouve aujourd’hui dans un musée de Tokyo. La quatrième a été construite par Ulf Linde en 1991, elle est « spécialement destinée aux expositions temporaires ». C’est elle qu’on voit dans ce documentaire.

Le basculement de la copie n°4
Elle arrive au Centre Georges Pompidou dans deux caisses en bois bien closes et vissées. Les deux pièces de verre sont délicatement saisies par des mains gantées de blanc, comme pour un livre de bibliophilie, puis sont fixées, d’abord horizontalement, sur une armature en bois. L’ensemble est ensuite précautionneusement basculé à la verticale, six personnes levant les montants, une autre abaissant la base posée sur un chariot élévateur. Une protection en plastique, soigneusement nettoyée au préalable, est ajoutée au cadre. Puis l’ensemble, toujours sur le chariot, est positionné dans la salle au cours d’une sorte de curieux ballet : deux personnes maintiennent le cadre, un troisième tire le chariot, un quatrième s’agite autour, une cinquième regarde la scène. La musique évoque le verre et le métal, c’est exactement ce qu’il faut.

Un morceau de l'original du Grand
Verre
, au Philadelphia Museum of Art
Le second court-métrage est une mise en scène ou une fictionnalisation de l’énigme que constitue Le Grand Verre. Cela se passe au Philadelphia Museum of Art, qui a une salle dédiée à Marcel Duchamp contenant l'original très abîmé de l'œuvre. Les escaliers du musée, appelés depuis Rocky Steps, furent le théâtre d'une scène culte du film de Sylvester Stallone, Rocky, en 1976. L'histoire du film de Pascal Goblot est simple : chargé par Sylvester Stallone (an art lover !) de guetter le moment où un visiteur lui donnera la solution de l’énigme du Grand Verre, John Wagner, le gardien du musée attend trente ans en vain. Quand enfin une visiteuse la lui révèle, il ne peut plus joindre l'acteur. D’où le titre The Unknown Secret of Sylvester Stallone. C'est le prétexte à montrer abondamment Le Grand Verre brisé. La caméra s’attarde sur les dessins formés par les brisures, qui semblent partie intégrante de l'œuvre. Le contenu de la boîte verte est brièvement évoqué. Le film, de 2009, est dédié à Jean Suquet. Il dure quinze minutes. La voix off parle anglais, mais il est sous-titré en français. Sa musique est signée d'un compositeur qui n'a certainement pas été choisi au hasard puisqu'il s'appelle Philip... Glass

Dévoilement du Grand Verre n°5
à droite, les auteurs
Après de chaleureux applaudissements, les spectateurs étaient invités à descendre dans la salle de dessin, où fut dévoilée une cinquième réplique, réalisée à l'identique, de La Mariée mise à nu. C'est la première étape de la performance To Be Broken, et le fruit d'un workshop animé par Pascal Goblot à l'École Nationale Supérieure des Beaux Arts, avec de jeunes artistes : Camille Le Chatelier, Caroline Corbasson, Nathanaelle Herbelin, Alexander Sebag, Ugo Shildge et Florian Viel. Il ne manquait plus, après cette cérémonie, qu'un petit verre pour célébrer le Grand, ce qui fut fait dans la foulée.

25 janvier 2014

Littérature et Déception

Par une coïncidence étrange, plusieurs journaux britanniques puis français se sont récemment fait l’écho de l’aventure du vaisseau fantôme Lioubov Orlova et de ses « rats cannibales », aventure que j’avais racontée ici dix jours avant. Mais ils n’ont pas évoqué l’île de la Déception où ce navire s’échoua, et sur laquelle je revenais plus longuement dans mon texte sur la toponymie déceptive. Je ne suis pas la première à m’être intéressée à cette île mystérieuse. J’avais déjà cité le poète William Logan, dont un poème et une anthologie des cinq premiers livres porte ce nom, Deception Island. 
Elle figure aussi, bien entendu, parmi les îles répertoriées dans le merveilleux bouquin de Judith Schalansky appelé en français Atlas des îles abandonnées. Voilà un livre qui fait rêver, et vous êtes sûr de faire plaisir en l'offrant. Son auteur m'est a priori sympathique, car elle a l'air d'aimer autant la typographie que l'écriture, c'est en tout cas ce que j'ai cru comprendre de la traduction Google de sa page Wikipedia en allemand.
De façon encore plus romanesque, Deception Island sert aussi de base secrète à des bioterroristes nazis (brrr) dans un roman écrit par une autre Judith, Judith Boss. Du moins si l’on en croit la quatrième de couverture, car je n’ai pas lu ce thriller qui m’a l’air haletant et plein de rebondissements, avec des cadavres dans la glace et des amours incestueuses. Une des « Amazon reviewers » de ce livre conseille de le lire plutôt pendant la canicule car les descriptions réalistes de l'Antarctique sont très rafraîchissantes.

Je ne l'ai pas lu et ne le lirai sans doute jamais, mais j’ai fort heureusement lu un autre livre à la place... au moins aussi haletant et plein de rebondissements, mais qui en outre est écrit dans une langue absolument époustouflante, je veux parler de Dan Yack, de Blaise Cendrars. À ma grande honte, j'avoue que je ne connaissais même pas l'existence de cette œuvre. C'est un ami, à qui je racontais ma Déception, qui a fait le rapprochement et me l'a vivement conseillé. Dan Yack est un armateur milliardaire britannique vivant à Saint-Petersbourg. Plaqué par la belle Hedwiga, il s'embarque — en rêve ? — avec le chien Bari et trois de ses compagnons de beuveries, un sculpteur, un poète et un compositeur, dans l'île déserte de Struge pour y passer les longs mois de l'hiver antarctique, mais voit ses amis mourir, l'un de syphilis, l'autre d'une crise de folie, le dernier écrasé par une statue géante qu'il sculptait dans la glace. L'art est une impasse... Sauvé in extremis, il se lance alors dans une entreprise utopique qui a pour cadre Port Déception, un lieu fortement inspiré de l'île de la Déception et des descriptions qu'en avait faites le commandant Charcot. Il édifie là une ville, et s'enrichit encore plus qu'avant grâce au commerce des nombreux produits que les ingénieurs dont il s'entoure réussissent à tirer de la baleine. La guerre, la lassitude et le besoin d'amour mettront fin à l'entreprise. Très différente, la deuxième partie de Dan Yack relate l'amour lumineux puis triste du personnage pour la jeune Mireille, et se passe encore dans les glaces, mais cette fois celles du Mont Blanc. J'ai dit à quel point l'écriture de ce livre m'avait époustouflée. Je ne citerai ici que ce passage décrivant la banquise :
Au large, la banquise chaotique était constituée par une barrière d'icebergs et d'iceblocks contenant les débris ou les ébauches de toutes les villes du monde. C'était un entassement fou de campaniles, de remparts, de bourgs féodaux, d'églises byzantines, de palais étrusques, de cirques romains, de pagodes chinoises, de frises et de chapiteaux assyriens, de rues louis-philippardes, de places, d'obélisques, de colonnades. Et tout cela était en pure glace, désertique et inhabitable. Une carrière. Un cimetière. Un chantier.

Je ne pense pas que j'aurais trouvé ce genre de description dans le bouquin de Judith Boss, mais j'avoue que je ne suis pas dénuée de préjugés.

19 janvier 2014

Toponymie déceptive

À la demande générale de Martin Granger, que la toponymie de l’île de la Déception intriguait, je suis en mesure de vous dévoiler l’origine de certains noms curieux qui ont interpellé quelques uns des lecteurs du post précédent de Blog O’Tobo.

La recherche n’était pas si évidente, et je dois dire que si je n’étais pas tombée sur le site passionnant et hyperdocumenté de l’organisme anglais « Antarctic Place-names Commitee », j’y serais certainement encore à l’heure qu’il est. D’autant plus que certains noms se révèlent trompeurs…

Je confirme d'abord que le nom de cette île extraordinaire, Deception, est attesté depuis le 29 janvier 1820, et que c’est bien son caractère trompeur qui le lui vaut. En français aussi, le premier sens de déception est tromperie.

J'ai fait ensuite une petite typologie des noms des lieux du coin, qui peuvent grosso modo se classer en noms de personnes ou d'organismes / noms de bateaux / noms descriptifs / noms liés à la faune ou à la flore qu’on y rencontre / noms liés à un événement (ou un objet en relation avec cet événement) / noms bibliques ou mythologiques. Je me suis parfois permis de citer un lieu voisin de l'île mais pas sur l'île même, quand ça en valait la peine. 


Noms descriptifs


Machine à coudre ou sewing machine
Sewing machine (needles) : Ces trois rochers qui s’élèvent à 45 m au dessus du niveau de la mer, formaient à l’origine une arche naturelle remarquable, une sorte d’Aiguille creuse polaire ou de Pont d’Arc (tique). Ils étaient bien connus des chasseurs de phoques et des chasseurs de baleines du dix-neuvième siècle qui les ont nommés Symaskinen  c'est à dire sewing machine, machine à coudre, vers 1911. Plus tard, les mêmes ont rapporté que l’arche s’était effondrée lors d’un tremblement de terre le 4 Janvier 1923. Elle ressemblait à une machine à coudre ancienne du genre de celle-ci, mais depuis le séisme, il n'en reste plus que... les aiguilles (needles).

Le Vapour col, (col Vapeur) à 150 m de la pointe sud de la crête de Stonethrow, a été baptisé ainsi à cause des fumerolles qui s’en échappent. 

Le piton Cathédrale : Une partie de cet ensemble, situé au centre du soufflet nord des Forges de Neptune, était connue  par les premiers chasseurs sous le nom de couvent ou de cloître. L’ensemble fut nommé plus tard par les baleiniers Weathercock Hill ou la colline de la girouette. Après 1953, il fut nommé définitivement de façon descriptive la Cathédrale.

Noms liés à la faune ou à la flore du lieu

Gorfou doré ou Macaroni penguin
Macaroni point (Pointe macaroni) : non, le macaroni en question n’est pas de la pasta, et il y a peu d’Italiens dans les parages. C’est un Eudyptes chrysolophus, appelé en français Gorfou doré et en anglais Macaroni penguin. En voici un beau. Il y a plusieurs autres lieux des Shetlands du sud qui portent des noms d’animaux : par exemple Elephant island, qui a été nommée ainsi à cause des éléphants de mer (Mirounga leonina) qui la peuplent . Si j’en parle, c’est que j’ai lu au sujet de cette île une anecdote : un bateau avait fait naufrage et ses occupants avaient trouvé refuge sur Elephant island. Les pauvres naufragés, à moitiés gelés, n’ont bouffé que du phoque et du manchot pendant quatre mois et les survivants étaient en très triste état quand on est enfin parvenu à les récupérer. D’où la nouvelle prononciation de Elephant island… avec un H devant. Ce qui donne, avec l’accent, Hell of an island !

Noms liés à des bateaux

Un baleinier à vapeur
La Baie des baleiniers, au nord des « Soufflets de Neptune » était connue des chasseurs de phoques du dix-neuvième siècle sous le nom de Deception Harbour. Cartographiée en décembre 1908 elle fut aussi baptisée Anse des Baleiniers selon Charcot, ou Ensenada de los Balleneros voire New Sandefiord en 1909 du nom du port d’où venaient les baleiniers norvégiens. Les baleiniers de l’époque portaient une ou plusieurs baleinières sur lesquelles les chasseurs de baleine partaient avec leurs harpons. Puis la bête était hissée à bord du baleinier où l’on récupérait sa graisse. La graisse était chauffée et transformée en huile, les premiers temps à terre puis plus tard dans les baleiniers eux-mêmes. Le nom anglais de whaler peut certes désigner aussi bien le bateau que le marin spécialisé, mais il y a une crique de la péninsule antarctique qui s'appelle « le baleinier blanc »,  white whaler, et c'est plutôt d'un bateau qu'il s'agit.

Telefon bay, Telefon ridge. D’abord appelée Deception Bay, la baie du Téléphone a été nommée du nom du Telefon, un cargo à vapeur norvégien. Ce bateau s'était échoué sur un récif (appelé depuis Telefon rocks) à l'entrée de la baie de l'Amirauté sur une autre île des Shetlands du sud, King George Island, le 26 Décembre 1908. Il avait ensuite été traîné sur l’île de la Déception pour y être renfloué à l’abri des intempéries et y était resté pendant de longs mois.

La Baie Primera de mayo a été nommée ainsi en souvenir du 1 de Mayo, un navire d’expédition polaire qui s’était rendu sur l’île de la Déception, en 1942 et 1943, et qui fit naufrage plus tard au large de l’Argentine le 5 février 1944.

Raven rock : Vous allez être... déçus ! Il n’y a pas de corbeaux sur l’île. Seulement des manchots, des pétrels et même peut-être des albatros. Si le fameux récif s’appelle Raven rock, ou plus précisément Ravn rock, originellement Ravn Boen, ou Ravn Klippen, c’est que c’était le nom du baleinier Ravn, commandé par le capitaine H. Olsen, l'un des premiers à s'y être échoué. Les Argentins le nommèrent Roca Raven. D’autres l’ont même appelé Ravin.

Noms liés à des personnes ou des organismes

Un navire du genre du Chanticleer
La Terrasse Kendall, une terrasse naturelle constituée de cendres volcaniques, a été appelée ainsi en 1957 en mémoire d'un Lieutenant de la Royal Navy, Edward N. Kendall, (1800-1845), qui était explorateur polaire à bord du navire de Sa Gracieuse Majesté le Chanticleer, un brick sloop qui avait servi pendant les guerres napoléoniennes et qui revint très abîmé de son expédition. C’est Kendall qui avait fait les premières mesures de l’île de janvier à mars 1829.

Goddard Hill, qui culmine à 335 m au nord de l’île, s’est d’abord appelée Monte Bynon du nom d’un membre de l’expédition Argentine de 1953. La suivante, en Janvier 1954, la nomma Goddard Hill en l'honneur de l’aspirant (devenu lieutenant) William Henry Goddard, (1804-1849), qui dessina une des premières cartes des îles Shetland du sud. 

Port Foster ne s’est pas toujours appelé ainsi : le cratère inondé et effondré qui forme la rade de Deception Island a été découvert par Palmer, le 15 Novembre 1820 et son plan tracé par Fildes en 1821. Il s’est appelé Deception Harbour, Harbour of Deception, Port William du nom d’un brick, le Williams, Bay of Deception, Deception Bays ou Yankee Harbor. Il a pris son nom définitif de Port Foster après que Henry Foster eut fait ses observations sur l'île en 1829.

Mont Pond : le nom du point le plus élevé de l’île (540 m) qui avait été choisi pour honorer la mémoire d’un monsieur John Pond (1767-1836), astronome royal anglais, fut curieusement traduit en mont Estanque par les Argentins. Mais il n’y a aucun étang là haut, ou alors fameusement gelé !

Il n'y a pas de nom lié à un organisme sur Deception island. Mais plus au sud, sur la péninsule antarctique, il existe un endroit nommé Scar inlet qu’on serait tenté de traduire par « l’entrée de la cicatrice ». Ce serait une fatale erreur, car c’est l’acronyme de Scientific Committee on Antarctic Research !

Noms liés à un événement ou à un objet en relation avec cet événement

Pendule de Kater, pour
les mesures géodésiques
Le nom de l’anse Pendulum vient du fameux pendule ayant servi aux mesures et observations de la première expédition de 1829 menée par Henry Foster, celui-là même qui a donné son nom à la grande baie au centre de la caldeira. Rien à voir avec le pendule de Tournesol, il ne s'agit pas de radiesthésie mais de géodésie.

Noms bibliques ou mythologiques

Les Soufflets de Neptune (Neptune’s bellows). L’étroite entrée de Port Foster est connue sous ce nom depuis 1821. Nommée ainsi « à cause du vent qui souffle par bourrasques dedans et dehors comme s’il sortait d’une trompette ou d’un entonnoir » (Fildes). Mais elle a aussi été appelée Dragons Mouth, du nom d’un bateau de chasse aux phoques venu de Liverpool pour visiter les Shetlands du sud, et Passe du Challenger, du nom de la British Challenger Expedition. En français cela a donné les Forges de Neptune. Une confusion avec Vulcain ? Pourtant le vent qui sort de ces soufflets-là n’est pas précisément chaud…

Il n'est pas sur l'île, mais je veux terminer sur Judas Rock, un récif qui se trouve près du détroit de Gerlache, et tient son nom du Judas de l’Évangile. Il est recouvert par l’eau, comme Raven ; c'est un endroit réputé très dangereux, car il est au milieu d’un passage par ailleurs facile et dégagé. Bref un traître !

La toponymie fait rêver, mais elle est souvent trompeuse, comme notre île.

15 janvier 2014

De l'échouement à l'échec, la dérive d'un vaisseau fantôme

Ce qui reste aujourd'hui
du chantier naval de Kraljevica
J’ai toujours été attirée par les histoires de vaisseaux fantômes, de navires abandonnés ou d’épaves englouties : La Mary Celeste zigzaguant à vide entre les Açores et le Portugal, le Hollandais volant condamné à naviguer éternellement sur les mers, le Caleuche blanchâtre s’enfonçant dans les flots, le Great Eastern hanté par le fantôme de son menuisier, mort coincé entre ses deux coques, le Yarmouth réapparaissant dans son port d’attache chaque année après son naufrage, le Holchu mystérieusement déserté par tout son équipage et, plus récemment, ce chalutier japonais emporté au large par le tsunami et coulé en 2012 en face de l’Alaska après avoir traversé tout seul le Pacifique, cela me passionne autant que lorsque j’avais dix ans et que les calmars géants de Jules Verne pouvaient entraîner un voilier dans les profondeurs de l’océan.

L’aventure du Lioubov Orlova avait donc de quoi me fasciner. Ce vieux paquebot rouillé, grouillant de rats, dérivant depuis plus d’un an entre les eaux de Terre-Neuve et celles de l’Irlande, après que le câble mince qui le remorquait en pleine tempête eut rompu, j’ai voulu tout connaître de son histoire.

Il faut se reporter en 1976, au temps où la Croatie faisait encore partie de l’ancienne Yougoslavie. Le premier chantier naval de la côte adriatique orientale, fondé en 1729 à Kraljevica et refait à neuf après les dégâts de la seconde guerre mondiale, porte à l’époque le nom de Tito. De 1974 à 1978, ce chantier produit une série de huit petits paquebots compacts, destinés aux trois compagnies maritimes soviétiques de Mourmansk, de Baltique, et d’Extrême-Orient. Bâtis comme des brise-glace, ils sont tous baptisés des noms  de belles actrices ou de cantatrices avenantes : Alla Tarasova, Clavdia Elanskaïa, Maria Ermolova, Antonia Nejdanova, Lioubov Orlova, Maria Savina, Olga Sadovskaïa et Olga Androvskaïa. 

Alla Tarasova
Alla Konstantinovna Tarasova (Алла Константиновна Тарасова), au beau profil, née à Kiev en 1898 et morte à Moscou en 1973, appartenait à la troupe de Constantin Stanislavski. Son interprétation du rôle d’Anna Karénine en 1937 la rendit célèbre et lui valut le titre honorifique d’Artiste du Peuple d’URSS. Elle reçut aussi cinq fois le prix Staline et fut décorée deux fois de l’ordre de Lénine. Élue au Soviet Suprême en 1952, elle mourut munie d’une ultime décoration, celle d’Héroïne du Travail Socialiste.

Clavdia Elanskaïa, Maria Ermolova, Antonina Nejdanova

Clavdia Nicolaïevna Elanskaïa était russe et actrice, il nous reste d'elle un enregistrement des Trois Sœurs de Tchékhov qu’on peut encore commander sur Amazon, la pochette d’un microsillon, et quelques photos. Russe et actrice également, Maria Ermolova, 1853-1928, dont on voit ici un portrait qui ne date pas de sa première jeunesse. Elle y figure très cambrée, sans doute corsetée. Antonina Vassilievna Nejdanova était une cantatrice de l'école vocale russe, née en 1873 près d'Odessa et morte en 1950 à Moscou. Elle avait un beau chapeau de diva, orné de plumes d’autruche.

Maria Savina, Olga Sadovskaïa, Olga Androvskaïa
La jolie Maria Savina faisait partie de la troupe du théâtre Alexandrinsky où elle jouait Nina dans La Mouette de Tchékhov. La première Olga, la Sadovskaïa (1849-1919), officiait quant à elle au Théâtre Maly de Moscou et la seconde, l’Androvskaïa, comédienne de théâtre et de cinéma, avait été sacrée Artiste du peuple d'URSS (comme Tarasova, mais en 1948). Elle obtint aussi le Prix d'État d'URSS. Pas mal foutue non plus, et blonde, elle jouait dans L’Ours de Tchekhov, si l’on en croit une affiche de l’époque.

Nous en arrivons enfin à Lioubov Orlova, certainement la plus célèbre des huit.

Lioubov Orlova
Née en 1902 d’un père fonctionnaire et d’une mère parente éloignée de Tolstoï, elle commença par faire de la musique et se vit prédire, enfant, par le grand Chaliapine lui-même, un brillant avenir de comédienne. Après avoir étudié le piano au Conservatoire de Moscou et la chorégraphie dans une école de théâtre, elle intègre la troupe du Théâtre Musical de Stanislavski et Nemirovitch-Dantchenko en 1926. Sa beauté de fausse blonde platinée à la Marlene Dietrich lui vaut de petits rôles dans des comédies musicales et des films muets, puis le rôle principal dans Les Joyeux Garçons, un film de 1934 et… les hommages de Staline, dont on dit que c’était l’actrice préférée. Son époux, Grigori Alexandrov, était un élève d’Eisenstein. C’est lui qui la dirigea dans ses films les plus connus : Le Cirque, La Voie lumineuse, Volga-Volga et Le Printemps. 

Huit femmes… n’y a-t-il pas un film policier, dans lequel jouent Catherine Deneuve et Isabelle Huppert, qui porte ce nom ? Je me souviens d’un meurtre, et de nombreux secrets, mais je ne me rappelle plus laquelle des huit est la coupable entre la belle-mère, la sœur, la belle sœur, les deux filles, l’épouse, la femme de chambre et la gouvernante. Ici, on a huit femmes pour huit bateaux, et peut-être aussi quelques secrets. Car ces huit beautés slaves, éponymes de nos huit paquebots, ne leur ont pas porté bonheur. Le chantier de Kraljevica a fait faillite et a fermé le 4 juin 2012, et des huit navires, il ne reste plus — du moins réellement — qu’un seul. C’est l’ancien Alla Tarasova devenu entretemps le Clipper Adventurer puis, une fois refait à neuf après s'être échoué dans l'Arctique en 2010, le Sea adventurer, qui trimballe encore des touristes d’Ushuaia à l’île de la Déception, comme le faisait au temps de sa splendeur son sistership le Lioubov Orlova, à présent transformé en fantôme.

Le Lioubov Orlova
Le Lioubov Orlova (orthographié selon la transcription anglaise Lyubov Orlova) mesure 90 mètres de long, 16 mètres de large et jauge 4 251 tonneaux. Propulsé par un moteur diesel à deux hélices, il est capable de transporter 110 passagers et 70 membres d’équipage à la vitesse de 11 nœuds dans les mers les plus froides, grâce à sa coque conçue pour résister aux chocs de la glace. Sorti en 1975 du chantier «Titovo» de Kraljevica, il est mis en service l’année suivante pour le compte de la compagnie soviétique d’extrême orient (FESCO), et basé à Vladivostok. Après la chute de l’empire soviétique il navigue sous pavillon russe jusqu'en août 1996, puis arbore le pavillon maltais et à partir de 2009 celui des îles Cook. Il est rénové en 1999 et affrété en 2000 par sa compagnie, la Lubov Orlova Shipping Co Ltd, pour le compte de Marine Expeditions comme navire de croisières antarctiques. Il subit de nouveau d'importantes rénovations en 2002 et se voit loué à Quark Expeditions puis à Cruise North Expeditions pour les mêmes croisières. Le Lioubov Orlova a plusieurs fois transporté des touristes vers l’île de la Déception, dans l'archipel des îles Shetland du Sud, à 120 km au nord de la péninsule Antarctique. 

L'île de la Déception
C’est une île extraordinaire, de celles que même Jules Verne n’aurait osé décrire. Je ne vois guère que Chevillard, inventeur de l’île de Choir, pour l’imaginer. Elle a l’arrondi parfait d’un anneau de 12 km de diamètre, entrouvert au sud-est par un étroit passage de 230 mètres de large, les «soufflets» ou «forges» de Neptune, qui forment l’entrée d’un port naturel, Port Foster. Elle possède plusieurs micro-climats. La température de l'eau peut atteindre 70°C, celle de l'air 40°C près des régions volcaniques. Ce bel exemple de caldeira, où le Commandant Charcot lui-même fit escale pour réparer son Pourquoi pas ?, abritait autrefois des entreprises de baleiniers dont la Hektor Whaling Company. Environ cent cinquante personnes y travaillaient pendant l’été austral, pour produire plus de cent quarante mille barils d’huile de baleine. Ses constructions furent détruites par une éruption le 23 février 1969 en même temps que des stations chiliennes et une base scientifique appartenant aux Anglais. Les touristes en visitent les restes, de grosses citernes qui stockaient l’huile et dont la tôle rouillée est couverte de graffitis en russe, en anglais ou en espagnol. Ils se baignent dans les eaux chaudes et fumantes de la caldeira, marchent au dessus de l’ancien cimetière recouvert par la lave, et photographient les manchots à jugulaire et les phoques qui pullulent sur le sable noir de la Baie des baleiniers. 
This is Antarctica. The bay in the drowned
volcano bubbles and dies.
The penguins waddle through ice 
 on their awkward feet. […]
écrit le poète formaliste américain William Logan dans Deception Island, un poème qui figure dans l’anthologie du même nom.

Les chaudières et citernes rouillées
À part les éruptions volcaniques, ce pourrait être une île merveilleuse, un abri naturel idéal pour attendre par exemple la fin d’une tempête, si une difficulté majeure ne venait hélas justifier le nom de Déception qui lui fut donné. En effet, la navigation dans le détroit des Forges de Neptune est rendue très délicate par la présence d’un récif sournois, le rocher du Corbeau, (Raven rock) qui affleure à deux mètres cinquante à peine sous la surface de l'eau, en plein milieu du passage. De nombreux navires s’y sont laissé prendre, et vous aurez compris que le Lioubov Orlova fait partie de ces malchanceux. Notre pauvre paquebot, voulant sans doute éviter le Corbeau, s’échoua lamentablement sur les sables de la Baie des baleiniers, le 27 Novembre 2006. Heureusement le brise-glace espagnol Las Palmas, qui était ancré non loin de là, vint à sa rescousse, sauva les cent cinquante personnes qui se trouvaient à bord et, attendant la marée haute, entama des manœuvres qui le sortirent en huit heures de ce mauvais pas et lui permirent même de rallier seul la Terre de Feu et le port d’Ushuaia. Ce n’était pas le premier exploit du Las Palmas. En 1989, ce navire de recherches océanographiques avait participé, avec d’autres, au sauvetage du brise-glace argentin Bahía Paraíso à Arthur Bay, en Antarctique. Ce dernier s’était imprudemment aventuré dans des hauts-fonds et s’était lui aussi échoué, ce qui provoqua une importante marée noire. Mais comme cela se passait même temps que l’Exxon Valdez en Alaska, personne n’en a parlé.

Le Lioubov Orlova, que cet échouement avait dû vexer comme un échec vexe un être humain, se laissa sans doute aller à une sorte de dépression navale, ce qui le conduisit à négliger gravement son entretien, car on le retrouve en septembre 2010, saisi pour dettes par les huissiers à Saint-Jean de Terre-Neuve. La dette en question, 251 000 dollars réclamés au propriétaire russe par Cruise North Expeditions, provient de l’annulation d’une croisière pour non conformité du bateau. Les 51 marins de l’équipage qui attendaient leur paie en vain depuis cinq mois en sont pour leurs frais, puis, en février 2012, le paquebot saisi est vendu 275 000 dollars à la compagnie Neptune International Shipping, domiciliée aux Îles Vierges britanniques pour être démantelé et recyclé en République dominicaine, soit à 3 300 km de Saint-Jean.

Le Lioubov Orlova à Terre Neuve
Après deux ans de repos forcé à Saint-Jean de Terre-Neuve, c’est une quasi épave qui reprend la mer, près d’un an après la vente, le 27 janvier 2013. Par mauvais temps, accrochée au bout d’un câble au diamètre ridicule, elle se fait tracter par un antique remorqueur américain, le Charlene Hunt, et bien sûr, le câble casse, un jour seulement après l’appareillage. L’équipage du remorqueur essaie en vain de raccorder les deux bouts de ficelle dans des creux de trois mètres et un vent glacial soufflant à 35 km à l’heure. Peine perdue. Le vieux paquebot dérive vers le sud-est de Terre-Neuve, au-delà de la péninsule d’Avalon, mais toujours dans les eaux territoriales canadiennes. Trois jours plus tard, le 31 janvier 2013, l’Atlantic Hawk, un remorqueur manœuvreur d'ancres pour plates-formes de forage, réussit à prendre le contrôle du navire à la dérive, réduisant ainsi le risque de collision avec les nombreuses plates-formes gazières ou pétrolières de la région. Selon d'autres, il s'agissait du Maersk Challenger et pas de l'Atlantik Hawk. Allez savoir... Quoi qu'il en soit, dès qu’il arrive près des eaux internationales, le filin est coupé, pour des « raisons de sécurité » en raison de  « mauvaises conditions météorologiques », et advienne que pourra… Le Lioubov Orlova, abandonné, s'éloigne définitivement.

Gros scandale au Canada, car ce n’est pas la première fois que ce genre de choses arrive. Redoutant une marée noire, les associations écologiques, tels les Robins des bois, attisent le feu : jamais les autorités portuaires n’auraient dû autoriser un remorquage du Lioubov Orlova à la mauvaise saison, ni accepter ce vieux remorqueur poussif, incapable, selon toute évidence, de traîner seul le paquebot pendant près d’un mois pour rejoindre les Antilles. Jamais on n’aurait dû le lâcher dans les eaux internationales alors qu’on le tenait, etc. Une enquête est donc ouverte le 1er février 2013. 

Les rats

Le 4 février, on signale le bateau à 250 milles nautiques à l'est de Saint-Jean, c’est à dire 50 milles au delà des eaux territoriales canadiennes. Il dérive vers le nord-est. Le 23 février, on le repère à 1300 milles nautiques des côtes irlandaises. Le 28 février, l’Irlande et l’Islande avertissent les bateaux d'un risque de collision, et les garde-côtes islandais notent que le navire est infesté de rats. Cela devait vraiment grouiller, pour qu’ils le remarquent avec leurs jumelles. Les rats ne quittent pas toujours le navire… 

Les rats se reproduisent vite
Le 1er Mars 2013, le Lioubov Orlova déclenche sa balise de détresse, à 1700 milles nautiques des rochers de grès rouge de la côte du Kerry, en Irlande, mais toujours dans les eaux internationales. Comme les balises de détresse se déclenchent seulement quand elles sont exposées à l’eau,  les Robins des bois et d’autres experts en déduisent, peut être un peu rapidement, que le Lioubov Orlova a sombré corps (des rats) et biens. Mais le 14 mars le bateau fantôme est repéré à 970 milles de l’Irlande, ce qui contredit cette hypothèse. Depuis, silence radio. Abandonné aux vents et aux courants marins, il peut se trouver n'importe où sur l'Atlantique. Sa cargaison de rats ne doit plus rien avoir à ronger et va finir par se dévorer elle-même. Un jour, un navigateur solitaire halluciné le verra surgir du brouillard et contribuera à sa légende...

En attendant, un autre bateau a remplacé le Lioubov Orlova à Terre-Neuve, bloqué à quai pour les mêmes raisons : c'est le Lady Remington III, rebaptisé Navi Wind. Son équipage n'a pas été payé et lui-même est en piteux état. L'histoire se répète...

03 janvier 2014

Pataphysique et aéronautique, histoire de mon grand-père

Extrait du Répertoire général de bio-bibliographie 
bretonne, de René Kerviler, bibliophile breton, 
tome douzième, Rennes, 1900.
Un Deniel, des Denielou. Ce pluriel (breton) forme un nom assez singulier pour qu’on le trouve régulièrement dysorthographié en Daniélou, Denilou, Dénéliou, etc. Ce nom apparaît pour la première fois, en ce qui concerne mon grand-père, dans le Journal des débats du 29 août 1909, parmi ceux des « nommés élèves de l’École Navale à la suite du concours de 1909. » Albert-Jean-Renou — ou René selon certains journaux, le prénom rare de Renou ayant de quoi  déconcerter — Albert-Jean-Renou Denielou, donc, né le 25 novembre 1890, a été reçu à l’École Navale vingt et unième sur cinquante-neuf, un rang honorable.

À l'École navale
Il s’engage par là dans le cursus normal de tout officier de marine et se retrouve Enseigne de vaisseau de 2classe (EV2) le 5 octobre 1912, affecté au port de Brest. Il navigue d’abord à bord du torpilleur Dunois, puis l'hebdomadaire Navigazette du 19 février 1914 nous apprend que l’EV2 Denielou est désigné pour embarquer à bord du Vaucluse, un aviso-transport mis à flot en 1901, trois mâts et une cheminée. À cette époque, le chef d'État-major de la Marine s’appelle l'amiral Merveilleux-du-Vignaux, ça ne s’invente pas.


Le Vaucluse


Pildir

L'insigne de Pilote de dirigeable,
mêlant l'ancre et les ailes
Combien de temps mon grand-père reste-t-il à bord de ce bâtiment et comment est-il amené à quitter la mer pour les airs, à passer son brevet de « pildir », pilote de dirigeables ? Sans doute les besoins de la guerre, déclarée en juillet 1914, ont-ils décidé de sa carrière. Toujours est-il qu’en 1917, il est passé EV1 (Enseigne de vaisseau de 1re classe) et on le retrouve commandant le Capitaine Caussin, un ballon dirigeable de 9 000 m3 basé à Saint-Viaud (Loire-inférieure). Son second est un officier de réserve appelé de Moras.

Mon grand-père à gauche,
son second à droite
Leur mission consiste vraisemblablement à repérer les champs de mines flottantes, voire les sous-marins allemands qui menacent la navigation maritime, et de protéger nos bâtiments en tirant au besoin de la mitrailleuse Lewis ou du canon de 47. C’est dangereux, parce que les dirigeables sont alors gonflés à l’hydrogène, particulièrement inflammable en cas d’attaque.
Ils voyagent, comme en témoigne une photo de l’Enseigne Denielou à Sidi Ahmed, la base de dirigeables de Bizerte.
Je perds la trace de mon grand père jusqu’au 6 mai 1920, date à laquelle le Journal Officiel indique que « Deniélou A.J.R., Brest, est  autorisé à rejoindre le port de Toulon à l’expiration de son congé de convalescence ». A-t-il été malade ? A-t-il eu un accident ? On ne sait pas.
Il rejoint donc Toulon mais n’y reste pas longtemps puisque le 17 février 1921, le J.O. indique que Deniélou A.J.R., Lieutenant de vaisseau, pilote de dirigeable en service à Cherbourg, part en stage de contrôle au Centre École d’Aviation Maritime (CEAM) de Rochefort. Il a donc pris du galon et va se perfectionner avant de prendre le commandement d’un autre dirigeable. Ce sera l’AT-19, du 11 juin 1921 au 1er juillet 1922.  A.T. veut-dire Astra-Torres, Astra étant la société constructrice et Torres étant l’Espagnol Leonardo Torres Quevedo, un inventeur génial, et pas seulement de dirigeables !

l'AT-19 piloté par mon grand-père
En 1923, mon grand-père est revenu à Toulon, où il commande le centre de ballons captifs. C’est dans cette ville qu’il avait rencontré ma grand-mère, une jolie Bretonne qui avait fui sa cambrousse et ses vaches pour se placer comme « demoiselle de pharmacie ». Leur troisième enfant, mon père Guy, naît le 14 juin de cette année là. Les deux précédents sont morts, l’un dans un accident de voiture, l’autre de maladie. Beaucoup plus tard, ce Guy choisira une carrière tout à fait opposée à celle de son père : il sera comme lui officier de marine, certes, mais commandera des sous-marins, pas des dirigeables ! Mais ceci est une autre histoire.

Le Dixmude

C’est également en 1923, le 21 décembre, que le Dixmude, un gros dirigeable de 68.500 m3, de type Zeppelin, capable de voler à 77 km à l’heure, est frappé par la foudre en Méditerranée entre la Tunisie et la Sicile et s’écrase avec son équipage et ses passagers, soit cinquante personnes. Le Petit Journal du 6 janvier 1924 en fit sa une avec un dessin saisissant, « l’agonie du Dixmude ». Car l’accident eut un retentissement incroyable et donna lieu à de virulentes polémiques.

Le Dixmude
Albert Denielou devait certainement côtoyer son commandant, le lieutenant de vaisseau Jean du Plessis de Grenedan, un lointain descendant de Richelieu, qui n’avait que deux ans de moins que lui. Ça n’a pas dû être drôle pour lui de se pencher sur les causes de la catastrophe qui avait coûté la vie à ses copains. Le Temps du vendredi 1er février 1924 signale en effet que la commission d’enquête sur l’accident du Dixmude « était composée du capitaine de vaisseau de Laborde, commandant le service aéronautique des frontières sud de la France, président ; des capitaines de frégate Legrodidier et Darré, du service de communication du 5e arrondissement maritime ; des lieutenants de vaisseau Beauvais commandant le centre de Cuers, et Deniélou, pilote de dirigeable, commandant le centre de ballons captifs de Toulon. » Cette commission jugeait, dans le dernier chapitre de son rapport, que la cause principale de la destruction du Dixmude était son utilisation pendant la mauvaise saison alors qu’il était vétuste et que tous les précédents rapports tendaient à restreindre ses sorties. La commission concluait « qu’en présence des ordres supérieurs réglant le programme d’entraînement et de sortie du Dixmude, la recherche des responsabilités échapp[ait] à sa compétence. » Voilà qui est bien tourné. Mon grand-père en était-il le rédacteur ? Une haute commission d’enquête est alors nommée, composée d’huiles beaucoup plus gradées, pour rechercher les responsabilités en question. J’ignore quelles furent ses conclusions. Les obsèques nationales de Jean du Plessis, dont on avait retrouvé le corps et la montre arrêtée à 2 h 27, avaient été célébrées à Toulon le 5 janvier.

Mots croisés

Quelques mois se passent puis le JO du 31 juillet 1924 nous apprend que Deniélou A.-J.-R. , Brest, Centre de ballons captifs de Toulon, lieutenant de vaisseau breveté d’aéronautique, doit remplacer au Centre Aéronautique de Rochefort le lieutenant de vaisseau Aeply. Je sais que mon grand-père est toujours à Rochefort l’année suivante car Les Nouvelles littéraires du 28 novembre 1925, dans une liste des concurrents appelés à prendre part à la finale de leur concours de mots croisés, mentionnent : Deniélou, Centre aéronautique, Rochefort sur mer, Charente inf.
L’année suivante cependant il quitte la ville car il est admis à suivre les cours de l’école de guerre navale de Toulon.

Le Chacal
Après le drame du Dixmude, les dirigeables n’ont plus la cote et mon grand-père est descendu du ciel pour retrouver la mer. Il est parallèlement (mais dans l'autre sens) monté en grade, devenant « corvettard », c'est-à-dire capitaine de corvette. Il a commandé le Chacal, à Toulon, puis a été nommé le 2 septembre 1929 au commandement du torpilleur Mangini. Le 6 septembre 1929, on lit sous le titre « Mutations », du journal breton Ouest Éclair, « Deniélou, commandant Mangini, à Bizerte, rejoindra Bizerte par le paquebot partant de Marseille le 20 septembre 1929, en remplacement du capitaine de frégate Constantin ».

Le Mangini
 Une année passe et Le Figaro du 24 décembre 1930 fait état de son avancement au grade de Capitaine de frégate. Il reprend un peu plus tard de l’altitude puisqu’on apprend par le même journal un an après, le 26 décembre 1931, que le capitaine de corvette [sic] Deniélou est détaché auprès du Ministère de l’air. Il est en fait « frégaton » depuis déjà un an, et s’il pilote à nouveau, il n’est plus aux commandes d’un dirigeable, mais d’un hydravion. 

Un FBA 130 comme celui de mon
grand-père. (Remerciements
à Robert Feuilloy)

Je l’imagine bien, dans son coucou en bois, un FBA Clerget 130, sans cockpit, le nez à l’air avec des grosses lunettes, des gants et un casque en cuir. Il survole souvent les paysages de Provence, dont il connaît et apprécie la flore et la faune. Car j’ai découvert que mon grand-père était un entomologiste amateur. Dans le numéro de janvier 1933 des Annales de la Société d’Histoire naturelle de Toulon paraît en effet une communication signée du « Cdt Deniélou, Chef d’État major de l’Aéronautique maritime de la IIIe région ». Je ne peux résister au plaisir de la citer ici entièrement.

Communication du Commandant Denielou

Le Commandant Denielou soumet à la Société d'Histoire Naturelle les deux observations suivantes, faites en avion, au-dessus de l'Étang-de Berre, dans la deuxième quinzaine de Septembre 1932.

Primo — Temps calme, clair et chaud. Milieu de l'après midi. Altitude 300 à 400 m. À peu de chose près à la verticale de la rive. Le pare-brise en face du pilote devient brusquement opaque. Après l'amérissage, [sic] constaté sur la glace la présence de nombreux diptères écrasés par la pression de l'air (vitesse de l'avion : 125 kilomètres à l'heure). Diptères non identifiés.

Secundo — À une date différente, mais dans la même période. Altitude entre 1000 et 1400 m au dessus de l'étang de Berre. Pas de vent. Vitesse de l'avion : 125 k. à l'heure. Aperçu un petit objet venant heurter le pare-brise du pilote, et rebondissant aussitôt pour retomber à l'intérieur du fuselage de l'avion. L'objet était un coléoptère que son état d'écrasement ne m'a pas permis d'identifier d'une manière certaine. Il s'agissait très probablement d'un copris (Lunaris ou hispanus).

Copris lunaris mâle
Ici j’interromps mon grand-père pour me poser la question suivante : si l’identification de l’insecte était si difficile, comment peut-il dire « très probablement un copris lunaris ou hispanus » ? La réponse est dans les planches des bouquins d’entomologie qu’on peut trouver sur Gallica, ou tout simplement sur Wikipedia que je cite : « Le copris espagnol porte sur le front une vigoureuse corne, pointue et recourbée en arrière, pareille à la longue branche d'un pic. À semblable corne, le Copris lunaire adjoint deux fortes pointes taillées en soc de charrue, issues du thorax. » C’est donc à sa corne que mon grand-père a reconnu l’insecte, un mâle. Mais poursuivons la communication.

Il n'est pas possible, non plus, d'affirmer d'une manière certaine, que cet insecte était bien en vol à cette altitude. Une autre hypothèse peut, en effet, être envisagée : celle de l'insecte venant se poser sur la coque de l'hydravion immédiatement avant l'envol, restant pendant un certain temps appliqué sur cette coque par la pression de l'air, puis en étant brusquement décollé par une cause fortuite quelconque (remous par exemple), et suivant alors les filets d'air autour de la coque.

Cette hypothèse paraît peu vraisemblable à l'examen. Les organes de préhension d'un scarabéide [sic] ne peuvent guère lui servir à se maintenir, même appliqué par la pression de l'air, le long d'une surface courbe et lisse (contreplaqué peint au ripolin), comme celle de la partie avant de l'hydravion en cause. Il est donc permis de pencher plutôt vers l'hypothèse de l'insecte rencontré en plein vol, bien que l'altitude indiquée paraisse surprenante. Elle le serait moins si, à ce moment, une forte brise régnante, à caractéristique ascendante, avait permis de supposer que l'insecte avait été entraîné malgré lui. Mais, comme je l'ai dit plus haut, ce n'était pas le cas.

Je l’interromps une seconde fois pour admirer la rigueur scientifique avec laquelle il examine toutes les possibilités, et pour m’amuser de la précision « contreplaqué peint au ripolin ». Un merveilleux fou volant dans une drôle de machine, mon grand-père. Mais laissons le conclure.

Conclusion — Il serait sans doute intéressant, pour l'étude des mœurs entomologiques, de procéder à de véritables dragages de l'atmosphère, à différentes altitudes et époques. J'ignore si de telles expériences ont déjà été entreprises. J'ai demandé à quelques Officiers de l'Aéronautique de la  IIIe Région de bien vouloir me signaler les cas analogues qu'ils pourraient observer.

Le Capitaine de frégate DÉNÉLIOU, [sic] Chef d'État-major de l'Aéronautique maritime de la IIIe Région.

Alors là, chapeau ! Je m’incline car je constate que non seulement mon grand père s’intéressait aux plus petits détails de l’existence avec un sérieux immense et une rigueur scientifique mais il avait en plus le pouvoir de développer des solutions imaginaires, tel le dragage systématique de l’atmosphère, faisant ainsi avant l’heure la preuve d’un esprit véritablement pataphysique. 

Oui, mon grand-père était un patacesseur !

Fin de l'histoire

L’histoire de mon grand-père s’arrête bientôt. Dans le Figaro du 1er janvier 1933, le capitaine de frégate Deniélou figure dans la liste des Officiers de la Légion d’honneur. Il commande  le Centre-école d'aéronautique maritime (CEAM) d'Hourtin à partir du 10 octobre 1933 et habite peut-être avec sa femme et ses deux enfants (une fille, Yvonne, est née après mon père) dans le superbe « cottage » qui domine le centre. En juin 1940, les appareils de la base d’Hourtin devront se saborder et le personnel évacuer le site. Mais mon grand-père n’aura pas connu cet épisode, étant mort d’une mauvaise grippe le 13 janvier 1935 à Chabeuil dans la Drôme, chez son ami le Dr Grangaud, mon grand-père maternel. J'ai déjà raconté sur ce blog l’histoire de leur amitié.

Mon grand-père, ma grand-mère et mon père.