03 mai 2014

Les déboires de Janson de Sailly

Tombe d'Alexandre-Emmanuel Janson de Sailly
Au milieu des chapelles grisâtres de la vingt-neuvième division du cimetière Montmartre, cette stèle blanche et propre, émergeant d'un tapis de lierre et protégée par une grille ouvragée ne passe pas inaperçue. On y lit la simple inscription suivante : A.E.F. Janson de Sailly, avocat, décédé à Paris le 6 Xbre 1829. Plus bas, une plaque de marbre porte les mots « Le lycée Janson de Sailly reconnaissant ».

Janson de Sailly ! Un nom prestigieux pour un lycée qui s’enorgueillit d'avoir vu passer sur ses bancs un nombre respectable de personnalités parmi lesquelles les hommes politiques Edgar Faure, Maurice Schumann, Laurent Fabius, Robert Badinter, Valéry Giscard d'Estaing ou Lionel Jospin, les chefs d'entreprises Vincent Bolloré, Martin Bouygues, Didier Pineau-Valenciennes, Ernest-Antoine Seillière ou Jean-Luc Lagardère, les journalistes Léon Zitrone, Philippe Bouvard, Pierre Assouline ou Claude Perdriel, les chanteurs Richard Anthony ou Carla Bruni-Sarkozy, les acteurs Philippe Noiret ou Richard Berry, les écrivains Julien Green, René Crevel, Pierre Daninos, Michel Leiris, Roger Martin-du-Gard, Raymond Roussel, Germain Nouveau, Georges Steiner ou Henry de Montherlant, j'en passe et pas toujours des meilleurs. Sans parler des professeurs comme Maurice Clavel, Paul Guth ou... Stéphane Mallarmé himself, qui n'a pas gardé un bon souvenir de cette expérience, chahuté qu'il était par ses élèves indisciplinés.

Le lycée Janson de Sailly
Un nom prestigieux, donc, mais... qui n'était pas le sien !
Alexandre-Emmanuel-François Janson naît rue d'Antin, dans le 2e arrondissement de Paris, le 26 juin 1782. Son père Pierre Janson est un « bourgeois » ordinaire, sa mère Marie-Marguerite Nourtier est de plus modeste extraction. Le fiston fait des études de droit, devient avocat en 1806 et se montre assez brillant pour intéresser la fille, Marie-Jeanne-Joséphine, d'un ténor du barreau, Pierre-Nicolas Berryer, doyen des avocats de Paris, qui s'illustra comme défenseur des anti-Napoléoniens et plus tard du Maréchal Ney.

Janson, c'est un peu court, jeune homme, a sans doute pensé la fiancée dont le train de vie et les ambitions salonesques réclamaient un nom un peu moins terne. C'est donc elle qui fit ajouter « de Sailly » au patronyme de son époux, sans plus de droit ou de titre de noblesse que de vergogne, d'ailleurs. Il faut dire que dans ce changement de nom, elle ne faisait que suivre l'exemple de son père, qui était né Bichelberryer comme son grand-père originaire de... Sailly, pas loin de Metz et de Sarreguemines. 

Le village de Sailly-Achâtel
Après leur mariage le 18 mars 1809, les jeunes époux mènent une vie aisée : ils logent dans un hôtel particulier, possèdent une maison de campagne, et touchent l'argent d'un fermage en plus des honoraires d'Alexandre-Emmanuel. Mais ils ne sont pas heureux... Les avis divergent sur l'origine de la mésentente entre les Janson (de Sailly) : les uns pensent qu'il s'agit d'une vulgaire question d'argent, les autres prétendent que Madame avait la cuisse légère. Peut-être les deux à la fois. Plus prudent, Claude Colomer, professeur agrégé honoraire, docteur en histoire et historien du lycée, s'en tient strictement aux faits :
« très rapidement, écrit-il, une brouille éclate, qui, après l'échec d'une tentative de divorce par consentement mutuel en 1815, se solde, à la demande de Madame Janson, par une séparation de corps en 1821. Cette même année, le mari fait un testament dans lequel il récuse tous les legs antérieurs faits au profit de sa femme.»
 Bigre ! La radicalité de cette mesure en dit long sur le changement des sentiments de Janson envers sa femme. Seule une profonde humiliation peut provoquer ce genre de vengeance. 
« Elle a empoisonné pour toujours une existence qu'elle devait embellir, j'ai été abreuvé de toutes les amertumes », se plaint en effet le pauvre Alexandre-Emmanuel.
Évidemment, l'épouse ne va pas se laisser faire. Suivent des années de tracasseries que relate Claude Colomer :
« En 1828, ayant été entre-temps "abreuvé de toutes les amertumes, accablé des plus noires calomnies et condamné injustement par suite d'une intrigue odieuse", il révoque [les legs] qu'il avait faits dans les testaments antérieurs en faveur de tous ceux qui depuis l'ont "successivement tourmenté, abandonné et trahi" ».
Alexandre-Emmanuel lègue alors à un jeune protégé, Lucien Bellan, de quoi assurer ses études et donne tout le reste de sa fortune à l'Université, à condition qu'elle crée à Paris « une institution sous le nom de collège Janson ». Il meurt l'année suivante mais Marie-Jeanne-Joséphine, une fois veuve, ne lâche pas le morceau. Elle attaque le testament, réclame la déchéance de l'Université et voit ses demandes rejetées les unes après les autres. Mais il faudra attendre sa mort à elle, en 1876, soit une cinquantaine d'années plus tard, pour que l'Université puisse enfin vendre les biens hérités de Janson et en tire la coquette somme de 2.600.000 F, dont le président Mac-Mahon autorise l'usage par décret : le Collège Janson sera ainsi créé, sur les ruines d'un mariage raté !

1 commentaire:

  1. Quoi ? Le lycée Jeanson ne doit pas son nom à Henri le satrape et à Marcel le joueur de foot ?

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